L’agrégation d’Histoire session 2011 menacée d’annulation… à cause d’un faux !

La nouvelle est tombée hier soir sur le blog scientifique de Libération tenu par le journaliste Sylvestre Huet. Une énorme boulette commise par les rédactrices du sujet a menacé donc la validité et la qualité de cette session de l’agrégation d’Histoire.

Il s’agit d’une des épreuves de l’agrégation, un commentaire de document avec pour sujet : «Structures et dynamiques religieuses dans les sociétés de l’Occident latin du troisième concile de Latran (1179) à la fin du concile de Bâle (1449).»  Le document ci-dessous a été présenté comme le journal authentique de Jean de Cerisy  au concile de Constance de 1415.

Vaste programme puisque le sujet englobe l’âge d’or de l’autorité pontificale avec Innocent III, les dissidences et le schisme : Valdéisme, Catharisme, Hussisme, Dolcinianisme, le Grand Schisme, l’essor des thèses conciliaristes avec des arrières-pensées politiques : parallèlement, les Etats s’affirment en Europe latine vers une centralisation plus poussée en faveur de la royauté :  avec la France, la Castille ( et l’Angleterre) associée une certaine mise au pas de la noblesse par une ébauche de curialisation qui trouvera son achèvement au XVIIe siècle (lire Norbert Elias sur ce sujet). L’Italie reste un cas particulier. Les campanilismes de Toscane et de Lombardie s’affirment mais sont tiraillés entre l’emprise croissante d’une papauté de plus en plus intransigeante sur ses prétentions temporelles universelles, et des tentatives de se départir de l’autorité impériale des Hohenstaufen. Les Guelfes et Gibelins se déchirent, alors que les courants religieux dissidents en Italie s’implantent dans les villes (Patarins, Segarellistes), difficilement extirpés par l’Eglise….

Le problème ne vient pas du sujet mais d’un des textes (cliquez dessus pour agrandir) :

Le texte est donc présenté comme un journal original tenu par Jean de Cérisy, secrétaire du chancelier de la Sorbonne Jean Gerson, (inhumé à la collégiale Saint-Paul à Lyon). Problème : le journal en question est un pastiche rédigé par un historien médiéviste que je ne connaissais pas (étant moderniste), Palémon Glorieux (1892-1979), dans les années 60. Glorieux, homme d’Eglise, semble avoir été un spécialiste de Gerson et de la spiritualité médiévale. En tout cas, l’auteur précise bien dans l’ouvrage duquel il est tiré, Le concile de Constance au jour le jour, Tournai, Desclée, 1965,  qu’il s’agit non pas d’un original mais d’un faux créé à partir de sources originales et variées.

Deux historiennes médiévistes ont rédigé le sujet du commentaire de texte et choisi l’extrait incriminé : Mmes Catherine Vincent et Denyse Riche. La dernière fait partie du CIHAM, Centre Inter-universitaire d’Histoire et d’Archéologie Médiévale,de l’Université de Lyon, mais logé dans les murs de Lyon 2 ; la première du Centre d’Histoire Sociale et Culturelle de l’Occident (CHSCO), XIIe-XVIIIe siècles, de l’université Paris-Ouest. Le texte ci-dessus a été présenté comme authentique.

Je me demande comment cette bourde a été commise. Une des missions des historiens, c’est justement l’authentification de manuscrits anciens, à l’aide de méthodes herméneutiques et diplomatiques. Là on a un manque de sérieux. Passe encore que le texte soit traduit en français contemporain, mais si ce genre de texte existait il serait en Latin, qui est encore pour un certain temps la langue de l’élite ecclésiastique et intellectuelle en France ! Plus bizarre, encore, c’est qu’aucune vérification de ce texte dans les dépôts publics n’a été fait. Si ce journal était véritable, on le conserverait ou on aurait des traces de son existences à la Bibliothèque nationale rue Richelieu, ou dans d’autres dépôts français.

Les étudiants ne sont pas en tort. C’est le jury lui-même qui est la cause du scandale, et decrédibilise sérieusement ce concours. Un peu plus de rigueur et de contrôle dans l’élaboration du concours aurait été bénéfique, quand on sait que le gouvernement actuel tente de s’approprier l’histoire à son compte, légiférant là pour imposer sa vision de l’histoire, créant ici un musée pour la conforter.

Pour autant, le concours est maintenu, l’épreuve reste valide. Luc Châtel s’est exprimé en ce sens dans un communiqué.

« Si le ministère comprend tout à fait que cette situation puisse faire réagir ceux qui enseignent et aiment l’histoire, il apparaît qu’en l’espèce l’égalité de traitement a été maintenue entre tous les candidats et que l’épreuve n’était pas hors programme (…) Par conséquent, il n’existe aucun motif qui puisse conduire, en droit, à l’organisation d’une nouvelle épreuve, à quelques semaines du début des oraux d’admission« , souhaitant « rassurer l’ensemble des candidats, afin qu’ils puissent sereinement se préparer aux épreuves orales. »

Traduction : l’épreuve n’est donc pas annulée parce que le texte soumis aux postulants est un faux, il est maintenu parce que l’égalité de traitement a été respecté. En gros, on peut soumettre n’importe quoi comme document, l’essentiel étant que personne ne soit lésé.  L’égalité, très bien, mais qu’en est-il de la qualité de l’épreuve, de la pertinence des documents. Dorénavant, donnera-t-on en Latin des inscriptions d’ouvrages d’Annius de Viterbe sans préciser qu’il s’agit là d’un des plus grands faussaires de l’Histoire ? J’ai l’impression que la réponse du Ministère est à coté de la plaque. Par éthique il aurait mieux valu repasser cette épreuve d’Histoire médiévale, sans annuler totalement le concours.

Il se peut néanmoins que cette faute (car c’en est bien une) soit aussi due à la charge de travail imposée aux enseignants-chercheurs qui font de plus en plus des taches administratives pour la gestion des laboratoires de recherche, des formations Licence, Master ou Doctorat, des préparation de cours magistraux et de travaux dirigés, de la correction de copies… Toutes ces activités peuvent nuire à l’élaboration de sujets, du choix des textes dans la préparation du concours le plus prestigieux en Histoire, . Je suis étonné que Mme Riche, connue et reconnue sur la place lyonnaise n’ait pas été aussi vigilante, car il en va aussi de la réputation du CIHAM et des médiévistes de notre Université : Jean-louis Gaulin, Marie-Céline Isaïa, Nicole Bérioud, Jacques Chiffoleau, Alain Dubreucq…

J’imagine lorsque les candidats ont appris la nouvelle leurs mines déconfites et je compatis, et ils sont nombreux ceux de  l’agrégation d’histoire, en quête du Graal…. Car l’agrégation demande un vie ascétique, un silence monacal, une patience d’ange, du sang froid, des sacrifices des nuits et des jours entiers à avaler des livres, aidés par quelques substances neuro-stimulantes tabac, thé, café, et… des pâtes au pesto (à Normale Sup’ Lyon les pâtes au pesto sont le plat national.). Tant de travail pour ce résultat, c’eût été humiliant et démotivant. Et puis j’imagine la tête des recruteurs en Université lorsque dans quelques années ils auront à entendre les candidats. Cela ne va-t-il pas les pénaliser ?

***

Pour votre gouverne, voici comment se déroule le concours de l’agrégation d’Histoire.

Les  quatre épreuve écrites  durent 7 heures chacune. 28 heures de labeur pour de longues démonstration qui doit être solidement étayées par une culture historique impressionnante et surtout un bachotage herculéen. Evidemment, ceux ayant fait une classe préparatoire littéraire (Hippokhâgne et Khâgne) sont les mieux pourvus pour ce genre de concours. Comme le montrait Bourdieu dans La noblesse d’Etat, cette culture ne doit pas heurter, mais séduire le jury. En gros, on demande au postulant a « s’agréger » à un corps, un groupe, et à la culture qu’ils partagent. On définira un étudiant brillant en fonction de sa mimesis intellectuelle, pas de ses idées particulières. Pour de l’innovation et de l’originalité mieux vaut lorgner sur le doctorat d’emblée.

Ce raisonnement s’applique aussi au CAPES (que j’ai passé.) Pendant les épreuves, on ne vous demande paradoxalement pas d’être un bon enseignant, mais là aussi de séduire le jury par une forme de raisonnement, donc une pensée ordonnée selon les critères définis par le jury.

Il y a deux sortes d’épreuves en Agrégation :  les épreuves orales, et les épreuves écrites.

Les épreuves écrites sont passées en premier, coefficent 1. Elles sont au nombre de quatre : trois d’histoire, une de géographie.

– deux dissertations d’Histoire (7 heures chacune) sur deux questions correspondant à deux époques différentes (les époques sont tirées au sort chaque année).

– un commentaire de texte : 7 heures de rédaction.

– une disseration de géographie : 7 heures de rédaction également.

A la sortie de ces 28 heures de travail intellectuel répartis sur une semaine environ, le candidat est lessivé. L’écrémage se fait sur les écrits. Les candidats admissibles passent ensuite les oraux, deux mois plus tard, au mois de juin généralement. Les épreuves sont au nombre de 3 et sont de coefficient 2 :

– un commentaire d’un document d’histoire : 6 heures de préparation, pour 25 minutes de leçon et 20 minutes de questions par le jury.

– une leçon d’histoire hors programme scolaire, qui teste la culture historique du postulant : 6 heures de préparation, 35 minutes de passages, 15 minutes de questions par le jury.

-une épreuve de géographie :  6 heures de préparation 25 minutes de leçon, 20 minutes de questions.

Cette année en agrégation d’Histoire, le nombre d’admis sera de 70, chiffre en constante diminution, mais le nombre d’inscrits baisse également. En 2010, il y avait 2113 inscrits. A peine 165 ont passé le barrage des écrits, qui veut signifie admissibilité aux épreuves orales, et 84 furent admis soit un taux de réussite de 8%. Paradoxalement, le taux de réussite augmente puisque le nombre d’inscrits a baissé de presque 30 % en 7 ans (3061 inscrits en 2003). Une grande partie des postulants sont des étudiants pensionnaires des Ecoles Normales Supérieures de la rue d’Ulm à Paris et de Lettres et Sciences Humaines ou des étudiants extérieurs suivant leur formation, ex-Fontenay Saint-Cloud à Lyon, et la réussissent. Le reste vient de la Sorbonne, et quelques uns des universités de province où la préparation au concours est la mieux pourvue. Lyon 2 est pas mal placée. Il y aussi les concours internes de l’Education nationale, qui réussit souvent assez bien aux enseignants qui s’y lancent.

Une fois agrégés, les étudiants peuvent espérer pour les uns entamer une carrière universitaire (et pour cela l’agrégation est indispensable)  en commençant par l’entrée en doctorat, pour les autres enseigner dans le Secondaire avec un salaire et une situation scolaire avantageuse dans les lycées les mieux situés de Paris et de province.

Cependant, en concours comme dans le milieu universitaire, la concurrence est rude, les places rares. Un agrégé d’Histoire pourvu d’un doctorat ne peut pas espérer obtenir un poste de maître de conférences à Paris ou Lyon. Ce sera plutôt Boulogne, Angers ou Valenciennes. Dans un premier temps. Et encore, pour 30 postulants, 1 seul est retenu. Et quand on connait les modalités de passage, il y a de quoi désespérer . La réforme sur l’autonomie des universités  pourrait bien changer la donne…

( Article publié à 12 h 43 le 24 mai, mis à jour le 24 mai à 16h40 et à 18 h 40.)

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