La Minerve du Nord

Christine de Suède, par Sébastien Bourdon, premier peintre de la Reine, 1652.

« A ce charmant objet qui préfère à son âge,

Les maximes du Ciel à celles de l’Etat. »

(extrait d’un épigramme de Beauchâteau, poète du XVIIe siècle)

Christina Maria Alessandra, voilà le nom catholique que conféra le pape Alexandre VII à la  reine Christine de Suède en 1655 lorsqu’elle fit sa première communion à Rome. Un an auparavant, elle avait abdiqué le trône de Suède par lassitude peut-être, le laissant à son cousin Charles X, mais aussi par l’émergence d’une spiritualité qui la mena en Italie, se sentant plus proche des fastes catholiques que de la rigueur Luthérienne, sans pour autant devenir dévote.

Son père, Gustave Adolphe, redoutable chef de guerre ravagea le Nord de l’Allemagne pendant la guerre de Trente ans, et y mourut en 1632. Il fit éduquer sa fille unique comme un prince, et non comme une princesse. A six ans, Christine était reine. Elle reçut une éducation complète du corps comme de l’esprit sous l’égide de son précepteur  Johannès Matthiae.

Elle préféra les arts et les sciences au mariage auquel elle semble avoir renoncé. Sa réputation de reine lettrée fit le tour de l’Europe, et soucieuse d’assouvir une soif encyclopédique de savoirs elle invita à sa cour philosophes et philologues Français, peintres et sculpteurs Italiens, qui embellirent le palais royal de Stockholm. Ses séances de philosophie avec Descartes semblent avoir marqué son esprit.

Lorsque Christine arriva à Rome, elle pénétra dans la Ville par la Porta del Popolo. Tout étranger venant du Nord passait nécessairement par cet endroit qui donnait sur la Piazza del Popolo. La porte actuelle fut dessinée par Michel-Ange, mais c’est Le Bernin qui se chargea de sa construction, et des festivités de la réception de Christine à Rome. Au sommet de l’arc de la Porte, une comète symbolise l’arrivée et la conversion de Christine.

En vérité, la conversion  publique de Christine au catholicisme à Innsbruck en 1655 marque le début d’une formidable opération de propagande à la gloire de l’Eglise romaine orchestrée par le pape Alexandre VII qui veut voir dans l’abjuration de Christine le début du refoulement de l’hérésie protestante en Europe du Nord, et le symbole du triomphe de la « Vraie Foi » sur le venin schismatique.  Les festivités romaines sont grandioses pour accueillir le « trophée » du Pape Chigi. Comme César avait subjugué Cléopâtre jadis, Alexandre avait attiré Christine à Rome venant faire pèlerinage devant les restes de Pierre et de Paul.

Ce qui attirait Christine, outre sa nouvelle foi, c’était aussi le formidable foisonnement de la Rome baroque qui concrétisait dans la toile et dans la pierre les décisions du concile de Trente. Chaque nouvelle église devait être parée « comme une mariée » et on ne rechignait pas à la dépense. Elle protège et pensionne peintres, musiciens, sculpteurs. Elle admire Le Bernin. Elle est logée dans le Trastevere au palais du Riario qui devient le Palazzo Corsini. Elle embellit son palais, crée une bibliothèque, un médaillier, un cabinet d’alchimie et de curiosités. Elle crée en 1674 l’Accademia du Riario pour satisfaire ses exigences lettrées. Bref, elle s’entoure du meilleur de ce que peut donner Rome et l’Italie dans les arts et les sciences.

L’éducation que reçut Christine n’était réservée qu’aux Princes. Sa naissance garantissait sa liberté de conscience, et d’action. Elle vint deux fois en France, sur le chemin d’un voyage en Suède. La première fois, en 1656  elle fit fort impression sur les dames de la Cour par son habit, sa franchise de ton, ses manières. Elle préférait la compagnie des hommes aux femmes. On lui pardonna ces entorses à l’étiquette et à l’ordre naturel qu’on mit sur le compte des coutumes nordiques. Lors de son second voyage en 1657 elle indisposa Louis XIV en exécutant un écuyer (et amant), le comte de Monaldeschi qu’elle soupçonnait d’avoir éventé le projet de la prise du trône de Naples.

Voilà ce qu’en a écrit Loménie de Brienne.

« Anne d’Autriche, mère du roi, la plus modeste du monde, se plaignait des paroles dissolues et plus que cavalières que cette fille (la reine) disait. Elle n’eût pas cru bien parler français, si elle n’eût juré cent fois le nom de Dieu, dans cette période : ce qui, disait-elle, était per ornamento. Mais cela encore aurait pu recevoir quelque excuse, sur ce qu’elle ne savait pas les coutumes de la cour de France, d’où les blasphèmes sont si sévèrement bannis, si, pour faire la bonne vivante, elle n’eut une fois elle même dit à notre bonne reine (Anne d’Autriche) qu’elle se serait mariée, si elle avait trouvée du plaisir a cela : elle lâcha le gros mot  » a f….. madame. » La reine mère rougit jusqu’au bout des yeux, et Crequy (Maréchal de France), ou quelque autre malin lui dit fort prestement : « Votre Majesté en a donc tâté ? – Cela dit-elle, est autre chose, ; tout ce que je vous puis dire, c’est que, si j’y trouvais ragoût, je m’en donnerais sans scrupule et à coeur joie. ».

En 1656, lors de son passage à Lyon, elle arriva une  nuit du mois d’août par la porte du Rhône. Elle reçut la harangue du premier echevin le lendemain. Elle logeait à l’archevêché chez Camille de Neuville de Villeroy et séjourna 18 jours dans la ville.

Sa répugnance au mariage ne l’empêcha pas d’avoir de nombreux amants. Le plus connu et le plus important fut sans doute le Cardinal Decio Azzolino. Alexandre VII lui avait donné l’ordre d' »encadrer » Christine après son installation au Riario.Esprit brillant, amateur d’arts et de lettres, leur relation se transforma rapidement en amitié (et en amour puisqu’ils furent amants). Azzolino devint l’intendant des affaires de Christine et acquit pour elle livres et peintures. Christine légua tout son héritage à Azzolino. Mais celui-ci mourut deux mois après la reine, en 1689. Le neveu d’Azzolino, Pompeo hérita des collections et de la bibliothèque de son oncle et de la Reine. Il vendit une partie pour éponger les dettes de Christine et de Decio. Le reste est dispersé au musée du Prado à Madrid, à la bibliothèque civique de Fermo dans les Marches, ville de naissance du Cardinal Azzolino, et dans les collections et fonds du Saint Siège.

Christine de Suède surpassa bien des princes et des monarques. Non par la guerre, mais par l’esprit. Elle rayonnait sur les arts et les lettres à Rome. Elle se passionnait pour tout les arts libéraux (médecine, histoire…), mais aussi pour les arti del disegno arts mécaniques (de la main) que nous appelons depuis la fin du XVIIIe siècle  les beaux-arts : dessin, peinture, sculpture ; sans oublier naturellement la littérature . Esprit encyclopédique elle pensait que l’on pouvait dégager les principes régissant le Monde par leur étude, et cette étude passait par les sciences : mathématiques, géométrie, astronomie, chimie.

Soucieuse de répondre aux questions qui l’assaillaient, elle envoyait des questionnaires aux plus illustres érudits d’Europe. On conserve quelques lettres de Christine, et les réponses que les érudits s’empressaient d’envoyer à Stockholm puis à Rome. Descartes bien entendu, Saumaise, Gassendi, Pascal, Spinoza, Boecler, Ménage,  Scaliger, Scarron, Kircher, Bochart, Spanheim, Vossius qui parcourut l’Europe pour enrichir ses collections, etc… Tout ce qu’a compté l’Europe d’érudits et de lettrés de talent a correspondu ou profité des ressources de Christine…

Son surnom de Minerve du Nord n’est vraiment pas usurpé. Christine est une exception par sa naissance,  par son éducation, qui   lui permirent de s’affranchir des rôles traditionnels assignés à une femme. Une lettrée en robe. Ce n’est pas la seule bien sûr. En France des contemporaines s’illustrent : Ninon de Lenclos, Mesdames Dacier, de Villedieu, de Scudéry…En Italie c’est la jeune Elena Piscopia Cornara qui obtint la première un doctorat de philosophie.  Mais Christine voulut vraiment aborder de façon universelle les sciences et les arts et ses immenses ressources lui permirent de satisfaire ses exigences intellectuelles et de favoriser les esprits de son siècle.

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