Oussama ben Laden, sans fleurs ni couronnes

Le 11 septembre 2001, à Lyon il faisait beau. Je me promenais dans les rues de ma ville, puis à court de tabac je suis entré chez un buraliste place de la République.

Celui-là avec son accent méridional a dit « alors combien de morts ? » à sa femme, dans l’arrière boutique. Elle a répondu « Ils savent pas encore ». Quelques jours auparavant, de dramatiques inondations avaient endeuillé l’Inde et je pensais que cela avait un rapport avec cette Mousson terrible. Eh ben non. Quand je suis rentré j’ai vite compris. Les Twin towers, le Pentagone, la Pennsylvanie. Le colosse américain tremblait et sur les écrans apparaissait un nom : Oussama Ben Laden et un mouvement : Al Qaeda. Inconnu au bataillon. Une pluie d’experts sur toutes les chaines de télévision nous expliquaient qu’il existait une internationale islamiste qui en voulait à la terre entière, mais surtout aux Etats-Unis et à Israël.

10 ans plus tard, alors que le monde a changé, bien plus ces six derniers mois que les 30 ans précédents, je me demandais la semaine dernière en contemplant la vaste mer Méditerranée si les Islamistes n’avaient pas pris un coup de vieux. L’attentat de Marrakech a prouvé qu’Al Qaeda n’existait pas en temps que groupe hiérarchisé verticalement, mais comme une nébuleuse de groupes intégristes avec des revendications plus locales que mondiales. Le califat ne reviendra pas.

Hier matin j’apprenais la mort d’Oussama Ben Laden à la radio. Le discours de Barack Obama fut très bushien « Justice a été faite ». Toute la nuit, le Président et son staff a suivi en direct le raid des commandos US à Abbottabad au Pakistan dans la Situation room au sous-sol de la Maison Blanche à Washington. Des cameras situées sur les casques des soldats diffusaient en direct l’assaut. La mort d’un homme en direct pour un public restreint à des milliers de kilomètres de distance. Mais on ne sait rien du déroulement de l’opération. Le corps a été coulé dans l’Océan Indien à la va-vite comme on se débarrasse d’encombrants dans l’obscurité de la nuit sur le bord d’une route de campagne.

Moi aussi j’ai souhaité la mort d’Oussama après le 11 septembre devant l’émotion causée par la chute du symbole qu’étaient les Twin towers : l’Amérique idéale telle que nous la connaissions disparaissait. Mes illusions sur ce pays aussi avec l’élection de George W. Bush.  J’ai surtout cru à une guerre imminente et je tremblais le soir même septembre dans mon lit avec ces images de destruction dans la tête. L’imagination est fertile lorsqu’on lui donne un terreau approprié.

Alors aujourd’hui, je ne pleurerai pas la mort d’un illuminé honni en Occident qui a contribué à banaliser la violence plus que de raison. Et je n’aime pas les intégristes et les extrêmistes, de toutes les couleurs et de toutes les religions, mais je peux comprendre le symbole qu’il représentait pour pas mal de gens.

L’image de Ben Laden est moins diabolique qu’on ne veut nous la présenter dans le monde musulman et ici même en France : l’image d’un résistant à un ordre établi luttant aux noms de valeurs religieuses soi-disant plus vertueuses. Cela fait belle lurette que je ne crois plus au manichéisme. Présenter Ben Laden comme le mal incarné c’est méconnaitre les évènements et les idées qui ont façonné cette haine viscérale de l’Occident. L’histoire d’Oussama Ben Laden en rapport avec une vision conservatrice – et c’est un euphémisme – de la religion  en dit beaucoup sur ses actes et ses propos. Sa notice Wikipédia est très instructive.

Le terrorisme n’est pas éradicable car la violence est l’arme des faibles, la seule qui leur reste quand ils ne sont plus écoutés ; lorsqu’ils sont écartés, méprisés, humiliés. »On crie pour taire ce qui crie » écrivait Henri Michaux. Le 11 septembre a été autant une attaque haineuse du modèle occidental et ses valeurs (jugées souvent comme décadentes) qu’un cri de désespoir face aux problèmes dont souffre les 80% de l’humanité : pauvreté, corruption, violence. Ceux-là on ne les entend jamais , on ne les voit jamais. En revanche, les patrons de Facebook, les investisseurs, les boursicoteurs ont les voit tout le temps. Ce qui a poré des hommes à adhérer à un discours intégriste et absolutiste dans sa violence est une conséquence de la cécité des riches face aux nombreux problèmes mondiaux.

De 2001 à 2008, l’Occident s’est enfermé dans la psychose d’une attaque terroriste et s’est transformé en forteresse. Aux Etats-Unis, le Patriot Act a permis de réduire les libertés fondamentales et a fait passer des mesures totalement aberrantes restreignant les droits des citoyens. C’est ce que Naomi Klein appelle « la stratégie du choc ». Elle en a fait un livre, un peu foutraque mais instructif. L’Amérique a cédé une partie de ses idéaux au complexe militaro-industriel : Northrop, Lockheed, etc. Le budget militaire a augmenté de façon considérable alors que le 10 septembre 2001, Dick Cheney dans un discours exprimait la volonté du gouvernement de privatiser une partie de l’armée US et de la confier à des sociétés paramilitaires.

De toute façon, cette mort sera sans doute « vengée » par les groupes intégristes musulmans par quelques actions qui feront les choux gras des médias : attentats, enlèvements, massacres.

Si Ben Laden avait été capturé vivant, il aurait vraisemblablement été jugé par un tribunal international, mais il y aurait eu un accroissement des violences dans le monde musulman, et peut-être aussi en Europe. Mais pas de quoi se réjouir. Pourquoi se réjouir ?

Pendant l’ère de l’administration Bush, Ben Laden et le terrorisme ont été des arguments utiles, propices à enrichir l’industrie militaire et paramilitaire américaine. A un moment, je me suis même demandé si Ben Laden existait, si il n’était pas une allégorie, comme dans 1984 où George Orwell oppose à Big Brother, la figure dissidente d’Emmanuel Goldstein.

Les attentats du 11 septembre 2001 ont conduit une vaste coalition à renverser le régime taliban en Afghanistan et à organiser une chasse à l’homme dans les montagnes arides de ce pays où les relations tribales et clientelaires prédominent. Les coalisés furent à deux doigts de l’attraper. Mais depuis ce temps, ce sont les soldats de l’OTAN qui font une sale guerre à des groupes rebelles. Des morts dans les deux camps, des blessés. La semaine dernière j’ai vu un soldat mutilé à cause de cette guerre. Le ministre de la défense le décora. Ses jambes ne repousseront pas pour autant.

L’opinion publique européenne est globalement hostile à cette guerre. En Allemagne ou au Royaume-Uni, les gens sont opposés à ce conflit où leurs soldats sont envoyés. En France, les médias évoquent cette guerre lors du déplacement d’un ministre. Dans les faits, la solution ne peut être que locale, et je me demande bien ce que la France a à défendre dans cet âpre pays. Combattre la burqa ? Les femmes Afghanes la portent toujours. Ben Laden liquidé, la légitimité d’une action militaire en Afghanistan s’envole. On va encore nous dire que non, que l’Afghanistan a besoin de soldats, que la démocratie (quelle démocratie pour un pays multiethnique, et clanique ?) doit être consolidée…

Le traitement médiatique de la mort d’Oussama Ben Laden est disproportionné par rapport à sa capacité de nuisance. C’est comme si Adolf Hitler était mort le 1er mai. C’était un symbole à abattre. Dans les faits, les groupes islamistes du Mali ou des Philippines n’ont pas eu besoin du feu vert de l’enturbanné milliardiaire pour perpétrer leurs méfaits.

Et puis n’y a-t-il pas de sujets plus cruciaux, citoyens ? Par exemple, en France, le dossier de l’énergie se pose avec acuité depuis la catastrophe de Fukushima-Daïchi : carburants chers, gaz de schiste, question nucléaire ; Il faudrait arrêter de nous enfumer. Depuis le début de l’année 2011, l’actualité mondiale est une bénédiction pour les médias qui se complaisent dans le registre émotionnel. Qu’est-ce que changera la mort de Ben Laden dans mon quotidien ? Rien.

(Revu le 5 mai 2011.)

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