Pierre Bourdieu – Sur la télévision

Le 20 janvier 1996, Pierre Bourdieu est l’invité d’Arrêts sur images, sur La Cinquième, pour commenter le traitement médiatique des grandes grêves de l’automne 1995 contre les réformes du gouvernement Juppé. En face de lui, outre Daniel Schneidermann, Jean-Marie Cavada, Guillaume Durand, et Pascale Clark qui co-animait l’émission.  Des extraits de La Marche du Siècle étaient commentés par Bourdieu pour montrer la censure faite au seul représentant syndical du plateau Jean-Marc Thibault, face à Peyrefitte etc. Devant les propos de Bourdieu, Cavada s’est plusieurs fois opposé au sociologue jusqu’à l’interrompre, comme il le fit pour les extraits repris.

Bourdieu développa alors une critique du journalisme à la télévision, et du journalisme en général. enregistra deux émission à la Sorbonne le 18 mars 1996 dont cet opuscule n’est que la mise en forme des propos du sociologue.

Après la lecture de ce petit ouvrage très accessible, puisqu’il s’agit d’un ouvrage de vulgarisation et de démystification, on en ressort évidemment beaucoup plus critique vis-à-vis du milieu journalistique, et particulièrement sur le journalisme télévisuel. Ecrit en 1996, le livre de Bourdieu reste d’une grande pertinence, mais a pris un coup de vieux puisqu’il  ne prend pas en compte l’essor d’Internet et la modification des rapports à l’information qui a découlé de la démocratisation de l’informatique et du numérique, et de la massification des données échangées entre internautes.

  • Le web 2.0 a modifié l’approche à l’information délivrée quasi instantanément. Mais surtout, les réseaux sociaux ont court-circuité le schéma traditionnel de l’information, puisque le citoyen lambda délivre lui même l’information inédite à l’ensemble de la toile via les outils mis à sa disposition sans passer par une agence ou un journaliste. C’est donc à lui, le journaliste, d’aller puiser la source par les réseaux sociaux et non plus au détenteur de l’information de passer par le biais des médias.
  • Si j’en crois Davis Dufresne interrogé le 6 février par Xavier Delaporte sur France Culture, ces nouveaux viviers d’informations que constituent les réseaux sociaux ne sont pas enseignés en écoles du journalisme. Les étudiants ont une vision désuète du métier, un journalisme à la Albert Londres ou un journalisme d’investigation qui s’accorde mal avec la réalité.

Mais l’opuscule de Bourdieu n’incrimine pas tous les journalistes, certains d’entre eux, ceux qui » réussissent » : les journalistes de la télévision sont cependant particulièrement incriminés. Dans l’avant-propos de son livre, Le sociologue présente l’objet de son travail : l’analyse des mécanismes du journalisme télévisuel et son autocensure ; comment la télévision, qui domine aujourd’hui le monde du journalisme a modifié le fonctionnement de nombreuses disciplines intellectuelles en introduisant la course à l’audimat et aux logiques commerciales.

Pierre Bourdieu tente de démontrer plusieurs aspects :

– la censure qu’exerce la télévision par son format, sa logique d’audience et son recours aux raccourcis toujours simplificateurs

– la violence symbolique qu’exercent les journalistes sur eux mêmes et sur les autres sans qu’ils en aient conscience

Les journalistes sont le produit de leur milieu social, de leur culture, de leur entourage, Ces factueurs conditionnent leur façon de voir et de penser le monde, de le catégoriser. L’idéal-type du journaliste n’existe pas puisqu’il y a une infinité de journalistes…

Cependant, il est fréquent chez les journalistes de vouloir classifier, et de percevoir le monde en fonction de cette classification. Par exemple la musique. Les journalistes musicaux classent souvent les groupes en une rubrique. Or, les metissages musicaux actuels sont tels qu’il est difficile pour certains groupe de le ranger dans une catégorie précise. Le journaliste fonctionne toujours de façon duale. Il n’a aucune nuance. Le monde est blanc ou noir, jamais gris. Cette façon de penser le monde… ce qui amène à penser ce monde en fonction de poncifs. Par exemple, le traitement médiatique des banlieues. Bourdieu montre que les banlieues sont toujours vues de façon négative : délinquance, barres de béton, et ségrégation. La banlieue est vu sous un angle particulier, qui peut conduire, à la télévision surtout, à montrer cette vision négative pour la seule vision possible. On appelle cela l’effet de réel, une création de réalité ne préjugeant pas des véritables rapports sociaux qui régissent les banlieues.

La télévision appelle à la dramatisation, à une théâtralisation du monde, quitte à faire d’évènements ordinaires des évènements extraordinaires, à grossir exagérément ou réduire de façon indigne des évènements sans rapport avec leur poids dans la vie quotidienne. La télévision et le journalisme créent l’évènement, car il s’agit de leur fond de commerce, de leur pâture ; évènement qu’ils vendront au lecteur-téléspectateur qui prendra ce qu’on lui propose. A-t-il vraiment le choix ?

Le journalisme milieu hyper-concurrentiel appelant paradoxalement à une homogénéisation des sujets traités :

La télévision comme le journalisme se pensent comme un succès commercial.

  • Cette logique commerciale a gagné de nombreux secteurs culturels :  Bourdieu cite l’édition, avec les best-sellers, mais cela existait déja au XVIIe siècle chez les imprimeurs qui étaient aussi libraires ! On rééditait les livres ayant connu un grand succès de débite. Le Louvre se commercialise déjà et ouvrira une antenne à Lens et à Abou Dhabi aux Emirats Arabes Unis.

Course au scoop : urgence en télévision nécessitant une couverture médiatique d’un évènement. La télévision n’est pas favorable à des analyses longues, à la pensée en général selon Bourdieu. Question peut-on pense dans la vitesse ? Penser par idées reçues donc préalablement toutes faites, or le récepteur a-t-il les codes pour comprendre ces idées ?  Pas de développement et de raisonnement, donc d’un temps long. L’idée reçue est émise à chaud, du fast thinking.

  • L’autre cas est d’aller chercher un « expert », un chercheur pour décrypter l’information. Or, le format même de la télévision n’incite guère au développement de ce chercheur ou de cet expert sérieux. Englober en quelques minutes un travail de plusieurs années est mission impossible. Souvent l’expert n’est ici que pour répondre aux questions du journaliste, qui se fait soi disant médiateur entre le public et le chercheur, mais souvent, le chercheur est là pour conforter le journaliste dans ce que lui pense, donc une vision souvent duale, noire ou blanche, simplificatrice.

Capacité à organiser de vrais-faux débats, à la télévision. Bourdieu prend l’exemple de La Marche du Siècle, repris d’Arrêts sur images

L’émission de débat doit donner « l’illusion » de débat démocratique, le simulacre. Or, selon Bourdieu, il n’y a rien de démocratique dans ce genre d’émission. Pire, il y a censure :

-de la part du présentateur,  qui établit la règle du jeu dans le débat, or cette règle n’est pas respectée, elle est inégale. Le présentateur distribue la parole et fonction de ses interlocuteurs : plus on est important socialement, plus on est à l’aise avec le monde des médias, et plus on a de chance d’avoir la parole. Et inversement. Dans un débat supposé contradictoire, cela pose problème. Bourdieu pense alors que le présentateur qui doit assurer l’égalité doit forcément être inégal et donner la parole aux plus « faibles ». Le sociologue démontre la violence symbolique du présentateur : déférence envers les plus cultivés ou ayant un rang social plus élevé, intonation de la voix et distribution de la parole, façon de s’adresser à l’interlocuteur. Signes imperceptibles ou presque mais qui montre l’inégalité de traitement et le manquement de démocratie. Lorsque Bourdieu analysa devant Cavada l’émission que le journaliste présentait, celui-ci s’en indigna et réfuta ce que démontrait de façon évidente le sociologue !

– par la composition d’un plateau de télévision, qui donne l’illusion d’un équilibre entre « pros » et « antis » dont l’antagonisme doit créer le débat que le présentateur arbître.

  • Ce genre d’émission reste très présent à la télévision et l’est de plus en plus à la radio, comme si toute discussion se devait d’être un duel, entre contradicteurs irréconciliables.

Les bons clients, journalistes ou fast thinkers se retrouvent souvent sur ce plateau car ils ne contrediront jamais le présentateur et pourront développer leurs idées en toute impunité, idées qui ne dérangeront jamais… Alain Minc, Jacques Attali, Jean d’Ormesson, peuvent converser en toute impunité, on ne les dérangera jamais, on n’ira jamais chercher chez eux le syllogisme ou l’erreur.

Bourdieu analyse les structures invisibles de la censure à la télévision.

Par son histoire, la télévision est le paradigme de l’essor des mass medias en relation avec la croissance économique des Trente glorieuses. La télévision est entrée dans les foyers français au fur et à mesure que ceux-ci s’équipaient du « confort moderne » des appareils electro-ménagers et de loisirs. D’abord télévision d’Etat, et nationale, elle véhiculait les informations qu’on voulait bien lui transmettre. Dans les années 50 et 60, la télévision et le journalisme de télévision faisait peu de poids par rapport au journalisme de presse (France Soir, Le Monde) ou même à la radio (Radio Luxembourg, Europe n°1). A partir des années 70 s’opère un basculement du rapport de force entre médias : la télévision prend le pas sur la presse et la radio. et sa place dominante est confirmée avec les années 80 et l’ouverture du paysage audiovisuel français aux opérateurs privés. TF1 est achetée par Bouygues, Berlusconi lance la 5 en 1986, et Canal + est créée en 1984. L’essor du star system et du mythe « anchor man » à l’américaine influence grandement la façon dont est délivrée l’information par les journalistes français.  La télévision française devient concurrentielle, et la part de marché arbitre les chaines entre elles.

Paradoxalement, et au lieu de chercher l’originalité, l’actualité entre différents journaux télévisés est traité de façon presque analogue : la logique commerciale prédomine. On choisira donc des sujets assez consensuels car moins sensibles de déplaire au téléspectateur dans sa « structure mentale » c’est-à-dire ses valeurs, sa morale. Bourdieu prend l’exemple de faits divers. le danger de s’écarter d’une doxa plaisant au plus grand nombre est la chute des ventes ou la fuite du téléspectateur. On fera donc à peu près pareil que son voisin, avec une ou deux analyses différentes selon la couleur politique des journalistes. La Revue de presse est selon le sociologue ce qui  permet à chacun de savoir ce qu’a fait l’autre, on s’épie mutuellement.  Derrière ces lectures, indispensables au journaliste, il y a la peur de « rater » l’évènement et donc de rater une marche et de faire oins d’audimat. L’urgence de l’évènement est  plus pregnant à la télévision : l’audience est  suivie à la minute près. Elle  permet de savoir ce qui intéresse ou pas et donc d’opérer des ajustements en fonction de celui-ci. Si il y a moins d’audimat cela influera sur les recettes publicitaires à plus ou moins long terme et donc sur la rentabilité de la chaine.

Le danger du journalisme réside la position sociale et symbolique que celui-ci détient dans l’espace public et dans l’accès du citoyen à cet espace. Car le journaliste relaie, déforme, et médiatise le sujet qu’il traite, que ce soit un homme, un collectif de personnes ou des idées… Sa puissance vient du fait même de sa position intermédiaire de passeur d’information, ce qui en fait une profession courtisée.

  • Internet a changé sensiblement la donne, et le web 2.0 a donné à chacun les moyens de s’exprimer librement non plus par le prisme des médias mais par des outils de publication tel que les blogs, les réseaux sociaux, les forums. L’espace public s’élargit désormais à ce nouvel espace, virtuel, et interconnecté qui malmène rudement la télévision et le journalisme dans leur rôle traditionnel. la médiation est exclue ; l’information peut aller directement d’un citoyen à un autre citoyen sans passer par le relais des médias traditionnels.

Bourdieu analyse aussi les rapports entre intellectuels et télévision. Hormis les fast-thinkers  tels que Finkielkraut, ou BHL,  il est difficile pour un intellectuel d’aller présenter son travail sur un plateau de télévision qui détermine la valeur des intellectuels en fonction du nombre de ventes ; mais ce critère de rentabilité de l’auteur ne saurait préjuger du degré de légitimité de l’intellectuel dans sa discipline. De plus, la télévision  – sans vérification – adoube des scientifiques, des intellectuels qui n’ont pas été consacrés ou validés par leurs pairs :  les frères Bogdanov se sont longtemps faits passés pour astrophysiciens mais n’avaient aucun diplôme le prouvant. Des scientifiques, eux, réclament à corps et cris d’avoir un entretien télévisé, de passer dans telle émission, parfois poussé par des maisons d’édition désireuse de faire du chiffre avec son travail. Or, comment être certain que le média télévision par son format, son traitement, les questions posées par le journaliste ne déforment pas l’objet du travail ?

  • Certains intellectuels répugnent à aller à la télévision. Serge Halimi, politiste et journaliste au Monde diplomatique a déclaré lors d’une conférence « je ne souhaite pas résumer à 15 secondes ou à 15 minutes une réflexion qui m’a pris un certain temps (…) et je souhaite encore moins le faire, interrompu par ceux qui ont un accès permanent à la parole audiovisuelle ». Il continue en ciblant justement le problème du débat à la télévision…

L’annexe de l’ouvrage L’emprise du journalisme propose une analyse plus générale quoique brève du champ journalistique et de son influence sur les champs de production intellectuels et culturels avec l’introduction d’une logique de marché.

En sociologie, un champ est un « espace social structuré, un champ de forces, – il y a des dominants et des dominés, il y a des rapports constants, permanents, d’inégalité qui s’exercent à l’intérieur de cet espace – qui est aussi un champ de lutte pour transformer ou conserver ce champ de forces. Chacun, à l’intérieur de cet univers engage dans sa concurrence avec les autres la force (relative) qu’il détient et qui définit sa position dans le champ et, conséquence, ses stratégies. » (p. 47.)

Bourdieu évoque la constitution du champ journalistique au XIXe siècle,  et la distinction entre journalisme sensationnel et journalisme d’analyse. Le premier cherchait à faire du tirage et de la vente, le second à analyser les évènements. Le premier a la légitimité du nombre d’exemplaires vendus, le second de la réputation des journalistes. Mais ni l’un ni l’autre n’échappent à la logique du marché puisque pour vivre, le journalisme a besoin de lecteurs/téléspectateurs, d’audience, d’audimat ; mais aussi de contenu : la course au scoop permet de se démarquer de son concurrent. Or comme on l’a vu plus haut les contenus sont assez homogènes par la surveillance réciproque entre journalistes. Cette logique amène à une réduction de l’offre, qui sera choisie en fonction de critères de rentabilité et de consensualité.

Cette effet du champ journalistique déborde sur les champs culturels et intellectuels : les analyses des journalistes-critiques en littérature notamment ont une incidence variable sur le nombre de vente de livres. Le journaliste « culturel » à cheval entre deux champs (du journalisme et de la culture)  est une sorte de censeur qui valide ou invalide la pertinence d’un roman, d’un essai, au prisme de ses propres opinions, souvent clivées, sans jamais être légitime pour juger de  la qualité scientifique, ou littéraire  des lignes qu’il encense ou condamne (Par exemple le journaliste Sylvestre Huet, à Libération sur les sujets scientifiques, aux jugements très tranchés). Ces opinions ont une incidence sur la réception par des consommateurs désireux d’obtenir un avis éclairé  et la production de « produits » culturels » chez les éditeurs.

  • On comprend alors quelle logique anime le monde des éditeurs et des critiques parisiens : la vente. L’écrivain ou l’intellectuel voit son autonomie réduite à néant par le bon vouloir d’impératifs commerciaux et mondains.

Cette logique dépasse le champ de la production culturelle pour atteindre le champ politique lui même :  Si journalistes et politiques se rejoignent par maintes aspects, l’immixion d’une logique de marché incite les politiciens à se soumettre pour des fins électorales à ses impératifs de pressions et d’exigences passionnelles,  parfois populistes et réactionnaires pour répondre à l’attente du plus grand nombre relayée par la presse par exemple : l’affaire Létitia, l’insécurité. Le journalisme sans s’en rendre toujours compte devient alors un instrument de lobbying et de démagogie auprès des politiques.

Bourdieu conclut par un post-scriptum : l’objet de son livre Sur la télévision n’est pas de dénoncer des coupables et de condamner le journalisme, mais d’offrir un instrument de réflexion sur les contraintes qui pèsent sur le champ journalistique, et si possible de s’en libérer, ou au moins d’en atténuer les conséquences néfastes.

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