Lyon 1679 : une querelle de prédicateurs

J’ai retrouvé dans la correspondance manuscrite de mon sujet de thèse, ce cher J. S. un épisode qui se déroula à Lyon au mois de novembre 1679 et qui fit grand bruit dans la ville.  L’incident arriva jusqu’aux plus hautes sphères ecclésiastiques du Royaume de France.

Jean Soanen, qui allait devenir quelques années plus tard évêque de Senez passe par la ville à l’automne de 1679. Renommé pour ses prêches, et sa culture des auteurs anciens, Soanen, Oratorien devait préparer un prêche qu’il ferait en cette même ville au Carême de l’an 1681 en l’église des dames bénédictines de Saint-Pierre ; car on prêchait en chaire plusieurs jours de suite en ce temps là, ce qui permettait au curé de discourir longuement jour après jour sur un ou plusieurs thèmes. La réputation de Soanen qui officiait pendant ce mois de novembre à Saint Pierre, dans le centre de la ville non loin des Terreaux attira la bonne société lyonnaise, au point que les Jésuites s’en inquietèrent. Ils demandèrent à un de leurs pères, Gaspard Bégat de prêcher en concurrence à Saint Paul. Entre Rhône et Saône, le poids des jésuites était considérable : leur collège formait les enfants de bonne famille et fournissait au passage les préceptes de l’obéissance à l’autorité papale. Or la société de l’Oratoire de Jésus, fondé par Pierre de Bérulle au début du XVIIe siècle, auquel appartenait Soanen, concurrençait les jésuites comme congrégation enseignante en France. Mais pire, Soanen est aussi soupçonné de sympathie pour les idées jansénistes.

Les églises lyonnaises de dépeuplèrent au profit de Saint-Pierre, et on accourait pour entendre Soanen le rigoriste prêcher contre les spectacles et la mauvaise vie. Le Père Bégat qui officiait à Saint-Paul prit la mouche. Il accusa en chaire son rival d’être trop rigoriste, et de vitupérer en des termes bien peu charitables sur l’oratorien. Les accusations de Bégat n’entamèrent pas la réputation de Soanen qui faisait audience. Pour nuire à son rival, Bégat en appela à l’archevêque de Lyon Camille de Neuville de Villeroy, accusant Soanen de jansénisme, lui envoyant pour preuve des extraits de sa prédication. Villeroy, alors absent à Paris charge son vicaire général, Bédien Morange, de juger les écrits de l’Oratorien. Soanen fut disculpé et Morange prit son parti. Les jésuites soutenant Bégat furent éconduits par l’archevêque et son vicaire, plutôt amicaux envers les propositions jansénistes.

Les protestants lyonnais virent d’un oeil plutôt amusé cette querelle de chaire, mais prirent parti pour Soanen contre Bégat, accusé d’être nuisible et susceptible. Ce n’est donc pas pour le jansénisme supposé de l’oratorien que les huguenots prirent parti, car à leurs yeux les jansénistes prônaient une réforme de l’Eglise dans l’obéissance à Rome, mais pour la raison contre le ressentiment.

Le Père Bégat, devint vite persona non grata à Lyon. Sa carrière se poursuivit en Dauphiné où les jésuites étaient fortement implantés mais fut rapidement interrompue. en 1680, il prêchait le Carême à Grenoble devant le rigoriste évêque de Grenoble Etienne Le Camus, mais son prêche scandalisa l’assemblée et l’évêque.  Parmi ses propos, il encourageait l’indulgence et le pardon aux péchés, puisque le Christ est mort sur la croix en rémission de ceux-ci   Le Camus exigea de Bégat qu’il se rétracte sur les propositions qu’il avançait selon un formulaire qu’il devait lire devant lui en chaire, mais Bégat ne suivit pas le texte, et L’évêque, lui intima l’ordre de descendre de la chaire. Bégat fut alors interdit de prédication.

J’ai complété certains renseignements de cet évènement par l’ouvrage de Jean-Baptiste Gaultier, La vie de Messire Jean Soanen: évêque de Senez, Cologne, 1750, p.5-6. Il s’agit à l’évidence d’une adresse fictive.

Cet épisode n’est pas qu’une histoire de jalousie et de talent de prédication, c’est aussi un épiphénomène : celui de la guerre entre jansénistes et jésuites entre la condamnation des thèses de Jansenius par le Saint Siège en 1657 et la fermeture de l’abbaye de Port-Royal et la « paix clémentine » de 1669 où le Saint Siège tente de trouver une sortie de ce problème épineux qui divise les catholiques français face aux protestants qui eux. Il serait bien long d’expliquer en détail la querelle entre jansénistes et jésuites depuis la condamnation de l’Augustinus de Jansen…

Sur Gaspard Bégat, on sait qu’il est né à Vienne en Dauphiné le 23  février 1636 . Il semble avoir officié en 1678 à Grenoble comme prédicateur où ses propositions déjà exprimées et publiées.  Il meurt  à Avignon le 30 novembre 1689. Le parcours et l’histoire de Soanen sont bien connus puisqu’il devint une des figures majeures de « l’hagiographie » jansénistes française au XVIIIe siècle.

 

Soanen évêque de Senez

Jean Soanen est né le 6 janvier 1647 à Riom, en Auvergne, ville qui abrite un présidial où officie son père comme procureur. Il est le petit-neveu du père Sirmond, confesseur de Louis XIII. Il commence ses études au collège des Oratoriens de Riom. Elève brillant, il est reçu à l’Oratoire de Paris, où Pasquier Quesnel devient son confesseur et son maitre. Il poursuit ses études dans plusieurs autres collèges. Il enseigne ensuite la rhétorique au collège de Dieppe puis est ordonné prêtre en 1672 à Riom où il enseigne deux ans. Il retourne à Paris se former à la théologie. En 1676, il est à Vienne où sur la demande de l’archevêque Jean de Villars  il est chargé par ses supérieurs de diriger le séminaire.

Soanen est surtout un excellent prédicateur, ce qui l’amène à prêcher à Lyon comme je l’ai écrit, mais aussi à la Cour. Il est apprécié du roi, bien qu’il n’apprécie guère ses sympathies jansénistes. La faveur de Louis XIV lui est acquise, et le roi le  nomme en 1695 évêque de Senez. Il est sacré l’année suivante à Paris. Il applique dans son diocèse ce qu’il s’évertue à condamner dans ses discours : débauche et spectacle. Il administre son diocèse avec sévérité, mais sa charge ne l’empêche pas de prêcher aux quatre coins du Royaume. En 1713, la bulle Unigenitus est fulminée par le pape Clément XI,  le texte condamne les thèses jansénistes et plus particulièrement les Réflexions morales du Père Pasquier Quesnel, le maître de Soanen à l’Oratoire. L’évêque de Senez prend alors la tête de la contestation, et avec quelques prélats jansénisants comme Colbert de Croissy évêque de Montpellier, il appelle à la tenue d’un concile. Dans le même temps et fidèle à ce qu’enseigne l’Oratoire sur la mission pastorale du clergé, empreinte de sainteté, Soanen exhorte les fidèles de son diocèse à faire confiance en leur évêque, il le justifie en 1727 dans son livre Instruction pastorale de l’évêque de Senez. Il se montre actif de plume en publiant de nombreux textes. Alors que les opposants à la bulle Unigenitus sont exilés ou démis ou contraints à la rétractation, l’évêque de Senez tient bon.

Ses ennemis, dont le cardinal Fleury ont l’idée de frapper les prélats récalcitrants et particulièrement Soanen. A l’automne 1727, se tient le concile d’Embrun, présidé par l’ambitieux archevêque des lieux : Pierre Guérin de Tencin (le futur archevêque de Lyon). Soanen est condamné et démis de ses pouvoirs épiscopaux  mais conserve son titre. Il est exilé à la Chaise-Dieu où il expire le jour de Noël 1740.

 

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