Le berlusconisme en action : la réforme Gelmini

 

Le Palazzo Montecitorio, où siègle le Parlement italien. Rome, août 2010.

Le 14 décembre, Silvio Berlusconi, président du conseil des ministres de la République italienne sauvait sa peau de caïman de trois voix à la Chambre des Députés  suite à une motion de censure déposée par son ancien allié  Gianfranco Fini. qui s’allia avec l’Opposition pour faire chuter le Cavaliere. Grâce à 314 voix, contre 311 pour ses opposants, Berlusconi restera au Palazzo Chigi. ;mais son parti, Il Popolo della Libertà  devient minoritaire. Le Président du Conseil est néanmoins soutenu par la  Ligue du Nord. Non loin de la Chambre des députés, sur le Corso et la Piazza del Popolo, une manifestation hétéroclite composée d’étudiants, d’universitaires, d’immigrés, de sinistrés du tremblement de terre de l’Aquila, l’an dernier ; contestaient la politique menée par le Caïman et son gouvernement. La manifestation dégénéra en affrontements avec la police  (et les jeunes fascistes !) sensée protéger cette zone du centre de Rome où se concentrent quelques ministères, la présidence du conseil et le Parlement… Des jeunes d’Extrême gauche, d’Extrême droite, des casseurs, ont semé le désordre sur le Corso,  un peu comme ce que nous avons subi place Bellecour le 19 octobre.

Rue 89 m’a mis la puce à l’oreille, J’avais su ce qui s’était passé ur le Corso, mais j’ignorais qu’il y avait des étudiants et des universitaires. La tournure que prit la manifestation sert de toute façon la politique berlusconienne en matière de sécurité et décrédibilise le mouvement ; comme en France lors des manifestations d’octobre sur les retraites.

La réforme Gelmini

En Italie, le monde de l’éducation est touché par une réforme, la réforme Gelmini , du nom de la ministre de l’Instruction, de l’Université et de la Recherche Mariastella Gelmini. Votée en 2008 et s’étalant sur trois ans, les décrets Gelmini  (n°137/2008 pour l’enseignement primaire et secondaire ; n°180/2008 pour l’Université) visent à réduire les effectifs enseignants de 130 000 postes et surtout d’économiser 8 milliards d’euro le budget alloué à l’Education nationale. Les horaires scolaires seront réduits, les effectifs par classe augmentés, l’accompagnement des élèves handicapés sera réduit. En Italie, il y a 700 000 enseignants en CDI et 200 000 en CDD qui effectuent des remplacements de durée variable.

Pour l’enseignement supérieur la réforme Gelmini  vise à  :

  • restructurer la gouvernance des établissements universitaire : un conseil d’administration remplacerait le Sénat Académique, pour gérer chaque université où 40% des membres seraient issus d’entreprises, de banques et d’élus politiques. Un Directeur Général remplacerait l’actuel directeur administratif pour devenir un véritable manager de l’entreprise université.
  • mettre en place une agence d’évaluation : une agence nationale évaluerait les différentes facultés, instituts et laboratoires de recherche et assignerait les fonds publics en fonction de leur classement. Ce sont les petites universités qui risquent de pâtir de ce fonctionnement, surtout dans le Mezzogiorno…
  • favoriser le mérite : institution d’un « Fonds pour le mérite », géré par le ministère de l’économie et des finances, à destination des étudiants passant un test payant élaboré par une société de gestion des fonds publics de « garantie et solidarité ».
  • favoriser le prêt pour les étudiants : seule réponse à la précarité des étudiants, la création d’un « prêt d’honneur », donc d’aide gouvernementale, ni de bourse…
  • contractualiser les enseignants-chercheurs: la figure du « chercheur à vie » remplacée par celle du « chercheur à contrat », donc favoriser en un sens la précarité ; ce qui permet comme pour la LRU de raisonner pour les effectifs enseignants en terme de « masse salariale », donc en tant que variable d’ajustement dans un budget universitaire. Et on mesure à l’aune du premier point évoqué comment le monde économique ou politique peut influer sur le conseil d’administration de l’établissement pour virer tel chercheur ou tel enseignant un peu trop récalcitrant ou opposé politiquement…

Pécresse – Gelmini : mêmes griefs de part et d’autre des Alpes

Les réformes Pécresse et Gelmini sont de facto très semblables et s’inscrivent dans le processus de Bologne de juin 1999. Le volet le plus visible et le plus tangible dudit Processus pour les étudiants (avant la LRU) fut le passage au système LMD, Licence (bac + 3)-Master (bac+5)-Doctorat (bac+8) où chaque pays signataire s’engageait à calquer ses niveaux d’études sur ce système avec un système de « crédits »…

Les griefs contre les réformes LRU et Pécresse sont les mêmes : on reproche à ces de favoriser la précarité des enseignants comme des étudiants dans le système universitaire tout en favorisant l’entrée du monde économique dans les établissement d’enseignement supérieur.

Un système éducatif proche du notre

Les système universitaire italien est proche du notre. Il existe près de 70 établissements d’enseignement supérieur, trois écoles polytechniques, l’équivalent de l’ENS (Scuola normale di Pisa), une dizaine d’écoles d’excellence, sans compté les universités et écoles privées supérieures essentiellement catholiques. Les Italiens excellent dans plusieurs domaines, comme la Physique par exemple. Et il ne faut pas oublier que les premières universités furent fondées en Italie : l’université de Bologne est créer à la fin du XIe siècle. Toutefois, à l’instar de la France, l’éducation et ses problématiques n’investissent pas l’espace public. Nous sommes héritiers de la Révolution française où l’éducation fut l’objet d’enjeux idéologiques, politiques, sociaux, et culturels majeurs que reprirent les Républicains tels que Jules Ferry… L’avènement d’un enseignement supérieur accessible à tous ne date que de la sortie de la guerre me semble-t-il en Italie tandis qu’en France le système universitaire s’est développé véritablement avec la IIIe République soit dans le dernier tiers du XIXe siècle...

le berlusconisme : un fléau italien, paradigme d’une politique néolibérale généralisée

Ce qui est dramatique avec cette réforme, c’est comment le berlusconisme réussit à faire de l’Italie un Etat purement néolibéral. Le gouvernement Berlusconi a ainsi mené une politique fiscale de baisse de l’impôt, d’exonérations fiscales pour les entreprises qui ont aggravé le déficit de l’Etat, un des plus endettés au monde. On aurait tort de croire que la baisse des impôts a permis une hausse de la croissance basée sur l’économie. Avant la crise L’Italie connaissait une des plus faibles croissance de l’Union Européenne. La popularité du chef est servie par des médias aux ordres, et une personnalité de beauf raciste, macho et flambeur. Un cliché trompeur de l’Italien.

L’intrusion du monde économique dans le système éducatif italien pourrait aussi favoriser les intérêts de Berlusconi lui même. Le Cavaliere possède ainsi une grande partie du paysage audiovisuel italien. Il a aussi été accusé de corruption, de fraude fiscale, de trafic de drogue, de détournement de fonds, de faux témoignage, et jusqu’à présent il s’en est à peu près sorti indemne. Le désinvestissement de l’Etat italien de secteurs clés comme la culture ou l’éducation est dramatique : à Pompei, la maison des gladiateurs s’est en partie effondrée faute d’entretien. Sur le forum romain, un projet d’hôtel de luxe, de proportion modeste certes symbolise cette façon de se faire du blé sur le patrimoine culturel exceptionnel de la Péninsule. En clair, on favorise le profit et les marchés au détriment de l’intérêt commun. Ce désengagement sert aussi sua Emittenza. L’absence de moyens dans la lutte contre la Camorra en Campanie et le scandale des ordures a permis à Berlusconi de se poser en homme providentiel pour résoudre le problème. Le berlusconisme profite au chef, un homme qui concentre un triple pouvoir : économique,  politique, et médiatique.

Berlusconi comme Sarkozy incarnent une politique néolibérale favorisant les forces économiques du pays en  réduisant le rôle de l’Etat en tant que régulateur. On est encore loin du tatcherisme mais les préceptes de l’économiste Milton Friedman ont touché en fin de compte la France et l’Italie après le reste de l’Europe. La mondialisation et la financiarisation du monde renforcent ces thèses. L’Union Européenne en tant qu’union économique a été conçue selon cette thèse qui veut qu’un Etat soit géré comme une entreprise. Or, un état n’est pas une entreprise mais une organisation politique et juridique composées d’une communauté d’hommes et de femmes.. L’économie n’est qu’une fonction de l’état qui certes promeut ses qualités…

La réforme Gelmini reflète l’orientation de toutes les politiques éducatives en Europe où l’on n’éduque plus les élèves à devenir des citoyens responsables munis d’un bagage culturel et intellectuel, mais  on assure une formation rudimentaire et préalable à l’entrée dans le monde du travail…On ne parle pas d’égalité des chances (encore moins en Italie), après tout l’économie n’en a pas besoin. Dès le Cours préparatoire on fait des élèves des concurrents pour s’approprier un poste sur le marché du travail. L’université ne délivre plus de savoirs ou si peu ; elle ne sera bientôt plus qu’une sorte d’école de formation au monde de l’entreprise. D’ailleurs, le monde universitaire a acquis le vocabulaire de l’entreprise pour parler de lui même : « compétitivité » « cluster » « performance » »évaluation » »économies ». On jette les universités sur un marché mondial de l’éducation. On encourage les entreprises à « investir » dans les formations, l’enseignement, le fonctionnement de tel ou tel établissement. En retour, ces étabissements fournissent main d’oeuvre et/ou recherche innovante. L’université passe sous le joug de l’économie de marché et de quelques entreprises.

La coordination universitaire italienne

Enfin, j’ai été agréablement surpris de voir comment la coordination universitaire contre la réforme Gelmini baptisée LINK avait réussi à s’approprier les outils web 2.0 à sa cause. Leur site est clair et très bien fait. Des liens avec les sites de réseaux sociaux  tels que Facebook ou StumbleUpon permettent de communiquer rapidement avec l’ensemble des internautes sur les informations propres au mouvement. En France, nous n’avons pas eu un site aussi bien fait lors de la mobilisation contre la LRU, à peine quelques blogs WordPress vite abandonnés.  Les étudiants et les chercheurs de SLU devraient s’en inspirer, car les luttes sociales, désormais, se gagnent aussi grâce à la communication sur le Net.

Cependant, les violences romaines du 14 décembre ont divisé les étudiants, majoritaires dans les cortèges : certains condamnent comme Link et reconnaissent que la manifestation a été infiltrée par des groupes de casseurs, d’autres sont visiblement inquiets de voir que le gouvernement utilisera ces violences pour montrer les manifestants en casseurs. Les chaines de Berlusconi se sont fait une joie de le faire. A l’avenir, les manifestations seront plus étroitement surveillées et donc réprimées si le besoin s’en fait sentir.

A plus long terme, la réforme Gelmini ne sera peut-être pas abrogée par le futur gouvernement. Gianfranco Fini malgré la défaite parlementaire du 14 décembre, ne reviendra pas sur cette réforme (ou l’adoucira pour satisfaire ses alliés) si il est amené à former un gouvernement de coalition dans un futur post-berlusconien.

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