Les Archives nationales contre l’histoire de France

L'Hôtel de Soubise, Paris, août 2009.

Il y a six ou sept ans, je me suis rendu plusieurs fois aux Archives nationales pour glaner des documents concernant ma Maîtrise d’Histoire. Les Archives nationales conservent des documents concernant la régie des biens des protestants fugitifs créée après 1685 pour gérer ce patrimoine. Je me souviens de la queue des usagers dans la cour de l’hôtel de Soubise faite de chercheurs, de professeurs, d’étudiants ; la cohue pour avoir une place dans la salle de lecture au premier étage, salle au nombre de places limité, et jamais vide, ou presque…

L’histoire de l’Etat français et de son administration y est conservée dans cet immense quadrilatère des Archives délimité par la rue des francs-bourgeois au Sud, la rue des Archives à l’Ouest, la rue des quatre fils au Nord et la rue Vieille du Temple à l’Est. Nous sommes ici au coeur du Marais. Les Archives possèdent les hôtels particuliers de ce périmètre, mais les documents sont stockés dans de grands silos datant du Second Empire et que l’on voit rue des Quatre Fils.

L’arrivée au pouvoir de Sarkozy a remis au gout du jour une histoire « officielle » et orientée vers la promotion d’une identité nationale et d’une continuité historique qui trouverait ses sources au baptême chrétien de Clovis… Cette histoire romancée, ce « roman national » dont Sarkozy vante les mérites date du XIXe siècle. Après la défaite de la France face à la Prusse, Ernest Lavisse  avait été chargé par la jeune République de rénover le système universitaire et scolaire Français. Son oeuvre aborda aussi les programmes éducatifs, et l’on instruisit les jeunes Français dans le culte d’une Patrie à l’histoire pluriséculaire grâce aux fameux manuels Lavisse et colporta des images d’Epinal comme ce Colbert se frottant les mains devant une pile de dossiers, ou encore cette formule « nos ancêtres les Gaulois ». Mais l’Histoire dépasse les cliché. L’histoire est une herméneutique critique, elle ne se contente pas des apparences et va au-delà, elle cherche la vérité par une objectivité. Elle postule, elle expérimente, elle confirme, elle infirme,  Elle est tout le contraire de ce que l’on en pense : science ou récit, science et récit, elle est insaisissable !

Pour Sarkozy,  qui n’a peut-être jamais lu Paul Ricoeur et Michel de Certeau, l’histoire est une sorte de conte :  il partage avec les gens issus de la droite nationaliste ce culte de l’Histoire de France et du roman national, comme si elle n’était qu’une suite logique de causes et d’effets… J’ignore ce qui est passé par la tête de notre omniprésident pour vouloir créer un musée qui vanterait cette vision obsolète de l’histoire et pourquoi il a choisi le site de l’hôtel de Soubise pour l’y installer… De plus, il existe déja un musée de l’Histoire de France au château de Versailles créé par Louis Philippe en 1833. La magnifique Galerie des Batailles abrite une collection de portraits des « gloires » de France. Certes, le musée versaillais exalte davantage des charismes, des personnages,  que l’histoire commune d’un peuple ; quoique dans le messianisme politique, l’histoire du chef se confond avec celle du groupe.

La création d’une Maison de l’histoire de France dont le choix du site du Marais a été annoncé à Lascaux le 12 septembre 2010 se fera donc au détriment des Archives nationales. Cela tombe bien, une partie des Archives doit se déconcentrer à Fontainebleau pour les archives administratives ou à Pierrefitte-sur-Seine (au nord de Paris, en Seine Saint-Denis) pour tous les documents postérieurs à la Révolution. L’hôtel de Soubise ne conserverait donc que ce qui est antérieur à 1789.

Les espaces libérés par le déménagement dans le 9-3 d’une partie des archives seraient laissés à disposition dudit musée voulu par le Président. Les entrepôts du Second Empire seraient réaménagés en salles d’exposition.

Le projet n’est guère soutenu par les employés du quadrilatère des Archives, et divise les historiens. De grandes plumes comme Roger Chartier, Pierre Nora, Jacques Le Goff, Arlette Farge, dénoncent un projet absurde à l’heure de la mondialisation, coûteux (60 millions d’euro),  daté puisqu’il s’agit de promouvoir le roman national donc « l’histoire à papa » sur le pays : tout questionnement, toute critique sans doute sur le passé du pays seraient écarté. D’autre part, ils dénoncent que le projet se soit fait sans concertation avec les acteurs concernés sur le choix du site qui aurait pu rester dans le giron des Archives de France (organisme gérant les Archives nationales), qui manque de place.  D’autres historiens soutiennent le projet : Jean-Pierre Rioux a rédigé un rapport favorable à la création d’un musée…

Mais voilà, le temps passe et les élections présidentielles approchent. Le ministre de la Culture souhaiterait une première exposition dès la fin de l’année 2011 pour une ouverture de la Maison en 2015 (si Sarkozy est réélu). Or, le site de Pierrefitte ne sera opérationnel qu’en 2012 ce qui promet un déménagement rapide donc peut-être dramatique des Archives. De plus, le comité scientifique du Musée, qui devrait être composé d’une quarantaine d’historiens n’est toujours pas constitué.

En soi, l’idée d’une Maison de l’Histoire de France n’est pas mauvaise si elle ne donne pas l’illusion d’une histoire à la Alain Decaux ; si elle interroge plus qu’elle n’exalte, si elle montre qu’au contraire, il n’y a pas une histoire mais DES histoires ; si elle promeut des valeurs communes à nos provenances différentes, si elle permet de briser les  lobbies mémoriels et communautaires. En revanche, si il s’agit d’en faire une vitrine de l’identité nationale suite au funeste débat lancé par Eric Besson et voulu par Sarkozy, si il s’agit de donner des arguments aux nationalistes de tout poil, alors oui il y a un danger.

L’histoire est (et a toujours été) instrumentalisée, modifiée, nié, révisée, bridée, pour servir les intérêts de telle personne, ou de tel groupe. Elle devient un enjeu politique, puisque nos politiciens de droite ou de gauche n’ont pas la même conception et la même interprétation de l’Histoire, ce qui ne veut pas dire que chaque camp détienne la vérité sur la façon de comprendre le passé.

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