De Gaulle, encore


La France commémore aujourd’hui les quarante ans de la mort d’un des plus grands hommes du XXe siècle.

Et tout le petit monde politique de gauche comme de droite  ’empresse de  gesticuler, de rendre hommage ou de fleurir abondamment la tombe de celui qui redonna un certain honneur à la France dans la défaite ; rétablit la « grandeur » de notre pays dans le concert des nations, et instaura une nouvelle constitution pour servir ses desseins…

A côté du Grand Charles, le Petit Nicolas a des allures de bouffon du roi.

A la maison, parler du général conduit inévitablement soit à l’admiration de mon père, soit à l’acrimonie de ma mère.

Lorsqu’il était enfant, mon père fut élevé par ses grands-parents entre les côtes charentaises à Châtelaillon-plage et la ville de Melle à l’intérieur des terres, désormais fief de Ségolène Royal. Son grand-père travaillait à Rhône Poulenc à Melle. Sa grand-mère était au foyer et huguenote pratiquante. De cette enfance chez ses grands-parents, mon père hérita d’une certaine sobriété protestante, d’un amour de la mer, et du souvenir d’avoir vu à Melle, je crois, De Gaulle juché sur les épaules de son grand-père. Mon père est et demeure gaulliste. Et en y réfléchissant, cela sied bien à ses idées.

Quant à ma mère, elle fut élevée dans la détestation du président de Gaulle qui opta pour l’indépendance de l’Algérie après avoir essayé de la garder. Car ma mère est pied-noire. Mes grands-parents ont vu eux aussi de Gaulle à Bône avant la fin de la Seconde guerre mondiale. Ils ont souvenir aussi des Américains présent en Algérie à ce moment là, des tirs de la DCA contre des avions allemands ou italiens. En 1962, la famille se sentant plus française que les Français eux-mêmes bien que descendant de l’Italie choisit le « rapatriement », mot absurde pour une population « blanche » pour la plupart issue de l’immigration d’Italie, d’Espagne ou d’ailleurs donc sans véritables racines françaises. Pourtant, le creuset républicain a fonctionné en Algérie pour les pieds-noirs. A la maison, pendant les repas de famille, le vin aidant, je me souviens de nombreuses critiques contre de Gaulle, de l’épopée de l’oncle S. pendant la guerre d’Algérie, des mitraillettes du FLN, ou de l’OAS… Pour eux, de Gaulle est resté le fossoyeur de l’Algérie française. Crime impardonnable d’une situation qui ne pouvait que finir par l’indépendance du pays. D’ailleurs, mon grand-père ne buvait jamais d’eau d’Evian « Evian, la honte ! » disait-il lorsqu’une publicité de cette marque d’eau minérale passait à la télévision !

Actuellement, il est de bon ton de glorifier de Gaulle. Pourtant, l’image lisse et consensuelle de l’homme d’Etat est écornée par les historiens : la fameuse « traversée du désert » a été dans les années 50 une suite de tentatives infructueuses de reprise de pouvoir par le jeu démocratique avec la fondation en 1947 du RPF, qui suit  le discours de Bayeux en 1946. Il joua plusieurs fois sur le mythe de la libération sans succès. Il profita donc de ces années de vache maigre pour écrire ses Mémoires de guerre, dont certains se demandaient  il y a peu de temps si elles avaient une valeur littéraire. Mais voilà, les gouvernements successifs de la IVe République sont impuissants à résoudre le problème algérien, et de Gaulle se retrouve en 1958 appelé par Coty grâce à une habile tactique de ses fidèles le montrant comme l’homme providentielle capable de gérer l’épineux dossier de la décolonisation en général et de l’Algérie en particulier. La suite on la connait bien… Liquidation de la IVe République, création d’une nouvelle constitution, de Gaulle élu président met en place son système politique et favorise l’indépendance de l’Empire colonial dont l’Algérie en 1962. Parallèlement, la France se dote de l’arme nucléaire et d’une nouvelle politique militaire basée sur la dissuasion…

Sa personnalité et son charisme sont loin de ceux de son successeur à l’Elysée. La mythologie gaullienne insiste sur le fait que de Gaulle payait lui même ses factures d’électricité. Il ne se plaisait pas à l’Elysée et préférait la Boisserie à Colombey. Catholique pratiquant, il ne mit jamais en avant sa religion bien qu’intimement liée à l’histoire de la France. Je pense surtout que de Gaulle était d’une grande droiture morale dictée par son éducation et sa carrière  militaire : ce fut un homme d’honneur mais aussi un ambitieux, d’une « ambition noble » c’est-à-dire qui voyait davantage l’intérêt général de ses compatriotes plutôt que le sien. Il fut aussi un orateur remarquable connu pour son sens de la formule, ce qui est toujours utile en politique.

Si l’on en croit la théorie des trois droites de René Rémond, de Gaulle et le gaullisme sont dans la lignée bonapartiste : pas mal de centralisme et une connivence entre les gouvernées et le gouvernant, charismatique visant à  ; bref à une forme d’autorité dans la démocratie qui trouve son fondement dans le plebiscite des citoyens.

Le sarkozysme est aussi une forme de bonapartisme abâtardi par un ultralibéralisme anglo-saxon. C’est aussi un système politique guidé par l’opportunisme sans véritable projet ou ligne directrice si ce n’est de favoriser certains réseaux économiques ou certaines catégories de la population au détriment d’autres.

Je ne suis moi même pas exempt de la geste gaullienne qui prévalut après sa mort. On m’enseigna  une histoire « officielle » sur de Gaulle. J’ai même lu au lycée ses Mémoires de guerre. De cette lecture, qui le montrait certes à son avantage, mais relatait aussi ses hésitations, ses émotions ,est né un profond respect pour cet homme sous tous ses aspects. La mémoire collective des pieds noirs, elle, le qualifie de criminel. On peut doute à la fin de sa présidence de la façon dont il appréhende les évènements de mai 1968. Enfin, sur la colonisation, son projet d’union a été mal ficelé et part d’un rapport quasi servile entre la France et ses colonies…

La présence de Sarkozy aujourd’hui sur la tombe du Général à Colombey est aussi incongru qu’une laitière dans une chambre rococo à Schönbrunn. Si ce n’est par leur fonction, il serait difficile de trouver à travers le temps des points communs entre eux. La façon de gouverner diverge autant que Sarkozy est le fossoyeur tout autant que le continuateur du gaullisme. Sarkozy a renforcé le pouvoir présidentiel faisant de lui le chef d’Etat ayant le plus de pouvoirs en Europe. Son hyperprésidentialisme serait une prolongation du gaullisme. Pourtant, le style de Sarkozy est radicalement différent de son prédécesseur à l’Elysée : agressif et ostentatoire, démagogue, alors que sa fonction imposerait recul, dignité et sobriété…

Aujourd’hui, nous vivons dans des cadres institutionnels réglés par la constitution de la Ve République, constitution taillée sur mesure pour de Gaulle. Mais ce qui allait à l’un ne va pas à l’autre. Peut-être qu’actuellement, ce costume constitutionnel n’est plus adapté à la carrure de ceux qui détiennent ou aspirent au pouvoir…

 

 

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2 réflexions sur “De Gaulle, encore

  1. Ton père a vu De Gaulle jugé sur les épaules de son grand-père? Diantre! Naturellement, je plaisante.
    Au fait, je t’ai laissé un petit travail à faire chez moi (voir billet: « Les quinze et moi »). Si ça te dit, naturellement!

  2. Cela aussi fait parti de L’histoire ! :
    François MITERRAND a eu « l’honneur « d’être décoré en 1943 par PETAIN lui-même de la plus haute distinction sous le régime de vichy!!!
    http://www.fil-info-france.com/actualites-monde/mitterrand-petain-photo.htm
    « « « Je fais don de ma personne au maréchal Pétain comme il a fait don de la sienne à la France.
    Je m’engage à servir ses disciplines et à rester fidèle à sa personne et à son oeuvre. » » »
    François Mitterrand.

    http://survie.org/billets-d-afrique/2010/196-novembre-2010/article/francois-mitterrand-et-la-guerre-d

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