Lyon au pillage

Billet écrit hier en soirée, à mon retour d’une visite immobilière à la Croix-Rousse.

Lyon, le 19 octobre 2010, vers 19h 30

 


Une voiture calcinée gît sur le bord du trottoir de la rue de la Barre. Là bas, ce sont des lycéens ou des collégiens, je ne sais, qui regardent les CRS lancer leurs bombes lacrymogènes sur une meute de manifestants agglutinée autour de la statue de Louis XIV qui doit avoir les yeux bien pris. J’ai peur pour la statue de Lemot et celles de Coustou. Dans quel état les retrouvera-t-on ? En réponse, les casseurs lancent des projectiles du chantier de la place. Les jolis marronniers centenaires ont laissé la place à des gravats devant permettre un nouvel aménagement de la place. En attendant, il s’agit d’une bonne réserve de pierres pour les jeunes frondeurs.

Scènes de dévastation rue de la République : vitrines du Printemps fracturées, il ne reste rien des vitres des abribus JCDecaux, rien ne subsiste des panneaux de publicité. Ca et là des feux ont semble-t-il été improvisés : du papier ici, des poubelles en plastique un peu plus loin, l’odeur vous prend à la gorge, vous suffoquez. Au-dessus du nuage de fumée qu’est devenu la place Bellecour, un hélicoptère tourne en rond sur le quartier d’Ainay pour surveiller les groupes de casseurs.

Au commencement de la rue Edouard Herriot, les fourgons des gendarmes mobiles et des CRS stationnent, délimitant une sorte de cordon. La modeuse peut encore aller faire ses courses chez Max Mara. Deux mondes se côtoient, irréels.  Un peu plus loin, devant les portes du crédit Lyonnais, un cadre quadragénaire en costume italien fume en regardant, les yeux mi-clos, indifférent la fumée s’échappant de la place Bellecour par l’artère chic… Là encore, une jeune étudiante, peut-être d’Ainay, étudiante, questionne une cliente pour un sondage de satisfaction à la sortie d’un magasin de cosmétiques. Quatre ados, le jeans descendant au milieu des fesses courent vers Bellecour.

Beaucoup de monde dans les rues. Le métro ne fonctionne pas en Presqu’île, les stations sont fermées. Les gens sortant du travail tentent de rallier la station ouverte la plus proche. Ils se mêlent aux lycéens ou étudiants « non-grevistes » rentrant de cours. Des jeunes des banlieues sont descendus. Une journée de manif, c’est toujours une journée de cours en moins. Et qu’est ce qu’ils y connaissent d’abord les profs hein ?  On les repère à leur cheveux ultra gominés ou hérissés en pointe, à leur jogging et chaussures de marche. Ils sont là en badauds, c’est la fête. Un gigantesque son spectacle et lumière. Pendant ce temps, des CRS au repos sont en faction rue de la République. Du coté de la rue Victor Hugo, des bandes de casseurs, pour beaucoup mineurs cassent les vitrines, pillent les magasins. C’est ça les lendemains qui chantent ?

Le matin, je pouvais voir au loin en allant au travail un cortège de lycéens traverser la voie SNCF séparant le 8e du 7e arrondissement au niveau du cour Albert Thomas. Des fumigènes signalaient leur présence. De mon bureau, je n’ai pas eu l’impression que le cortège était plus important que les autres jours. J’ai entendu des slogans, mais moins que la semaine dernière. Las, j’ai mis le petit requiem d’Antonio Salieri pour couvrir ce son.  Mon boss n’a pas pu venir travailler : l’institutrice de sa fille fait grêve, il a du la garder. Les couloirs sont plus calmes qu’habituellement. Normal, afin d’éviter les pillages, le metro est fermé.

Toute la journée, j’ai pu suivre le déroulement de ces combats imbéciles entre casseurs et CRS. L’avantage de Twitter, c’est la réactivité de l’information, quasiment en temps réel. Chaque spectateur s’improvise observateur et le relate. L’inconvénient, c’est son coté panurgique. Il suffit d’une photo d’un véhicule blindé de transport de la gendarmerie pour que Lyon soit envahi par les « tanks » preuve manifeste que certains ont le ciboulot aussi étroit que les 140 signes d’un message.

En me levant ce matin, je savais que ça allait être le bordel. Déjà hier, il y eut des incidents en ville, moins importants qu’aujourd’hui.

D’où viennent ces casseurs ? Qui sont-ils ? Pourquoi cette violence ? Il me vient à l’esprit le film de Kubrick, Orange mécanique, film où la violence devient aussi banale que de trouver des pêches au mois de janvier sur les étales supermarché. Qu’ont-ils fait de leur discernement, des quelques neurones que leur ont légués leurs parents, de leur part d’humanité refoulée derrière cette animalité. Ils vont en une mêlée furieuse et confuse s’en prendre aux biens, aux gens aveuglés par la haine, la frustration l’amalgame. Ils auraient fait d’excellents kapos il y a soixante dix ans.

Je trouve odieux d’entendre une Marie-Georges Buffet dédouaner les casseurs en affirmant que le gouvernement est responsable par son attitude intransigeante. Marie-Georges semble oublier que la Gauche a elle aussi été au pouvoir pendant les deux dernières décennies. En tant que femme politique, ancien membre d’un gouvernement, elle est autant responsable que les autres de la situation actuelle dans lequel le pays nage. Terriblement hypocrite certains politiciens de Gauche, pas tous Dieu merci. D’un coté on soutient les jeunes, on attise même le mouvement lycéen, et de l’autre on nie être à l’origine des débordements en se dédouanant sur les autres ou en déniant comme Ségolène ce qu’on disait la veille. J’aimerais savoir pourquoi les partis politiques comme le PCF ou le NPA n’ont pas encadré ces manifestations. Cela ne leur profitera pas ni aux syndicats, et j’ai peur que les évènements qui sont arrivés aient définitivement décrédibiliser le mouvement aux yeux des gens qui ont soutenu ou qui soutiennent du bout des lèvres la contestation.

 

Cette violence si visible dans le centre-ville démontre aussi que les ZUP ne sont pas les seuls terrains de jeux des CRS, que la violence peut aussi toucher ces centre-villes sanctuarisés,  ultra-favorisés où tout les pouvoirs se concentrent. En tapant sur la tête, on assomme le reste.  Lyon est sonnée.

Les journalistes se régalent des affrontements et en font leurs choux gras, en éclipsant le reste : il y avait manifestation et greve aujourd’hui. On oublie que la plupart des gens sont pacifiques, on monte en épingle, on fait monter la mayonnaise, et bien évidemment elle prend. Tout ce qu’il faut pour conforter une politique intérieure axée sur le tout sécuritaire.

Les dégâts se chiffreront bientôt en milliers d’euros à Lyon. Collomb a beau pavaner ça et là pour promouvoir le « rayonnement » de la ville, je crois que les évènements d’aujourd’hui ont ruiné la réputation de Lyon à l’extérieur pour un moment. Il y avait des journalistes d’Espagne, du Royaume-Uni derrière les cordons de gardes mobiles.

Je reste abasourdi de ce que j’ai vu ce soir. J’ai pris la Presqu’île pour me rendre à la Croix-Rousse. Je n’ai jamais vu ma ville dans un tel état de délabrement. Bien entendu, ce n’est pas un champ de ruines. Je n’ai pas vu d’affrontements, mais je reste durablement marqué par cette dévastation semée dans le centre, ce centre d’habitude si bien mis pomponné. En temps ordinaire Lyon est une bourgeoise coquette. Ce soir, elle a des allures de Cosette.

La nausée me guette. Je ne supporte plus ni ce pays ni ses habitants, propres à râler pour un rien, à tort ou à raison, nombrilistes, pistonnés, racistes, J’ignore si le propre de l’homme est d’éructer des slogans si percutants que « Sarkozy enculé » sur une poubelle verte à 16 ans, mais je trouve cela particulièrement comique et ridicule. Comme si la révolution se faisait grâce aux poubelles et grâce aux jeunes. Rassurons nous : avec les piètres démosthènes qui courent les rues, elle n’est pas pour demain. Plus personne ne veut être responsable de rien, pas même de ses actes. On se fout de tout, le passé n’a pas plus de valeur qu’un emballage Kinder, tout est relatif : le s paroles de Sexion d’assaut ont plus de valeur que les droits de l’homme. Tout semble partir en lambeaux dans un matérialisme et un mercantilisme sciemment entretenu à coup de télévision, de drogue et de bling bling. Je souhaite que cette journée se termine. Mes idées sont noires, comme ces tas de cendres fumantes et nauséabondes parsemant les rues.

 

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