Le Caravage : violence et transcendance

L’incrédulité de Saint Thomas, Potsdam, Palais de Sans Souci.

Hier, dans le cadre de ma thèse je me suis rendu au musée des beaux-arts. Je devrais y aller plus souvent, en semaine, car il s’agit d’un havre de paix en plein tumulte, personne pour vous déranger ou presque : les scolaires font un boucan d’enfer. Mais je n’étais pas devant un tableau de Rubens ou de Renoir à admirer l’esthétisme, j’étais à la bibliothèque du musée. En demandant le vieux manuscrit que je souhaitais voir, j’ai du justifier de ma demande et du fait que, familier des lieux, j’avais l’autorisation d’un des conservateur, que je qualifierais volontiers de « praeceptor meus » pour tout ce qui concerne les antiques. La bibliothécaire lui a téléphoné, et je me suis retrouvé avec lui… au café du musée ! Sous la toile de Dufy, la conversation évoqua sur plusieurs sujets, dont mon voyage en Italie et  Le Caravage en particulier.

J’ai découvert Michelangelo Merisi da Caravaggio, ou plutôt approfondi mes connaissances très superficielles sur ce peintre, très populaire visiblement, dont toute l’Italie célèbre les 400 ans de sa mort. Au mois d’août j’ai vu une exposition au Palais Pitti à Florence sur Caravage et les Caravagesques avec des toiles venant des fonds florentins notamment des Offices… A Rome, on peut admirer (sans payer mais avec une foule incroyable) ses oeuvres à Saint Louis-des-Français et Santa Maria del Popolo. A la galleria Borghese (payant mais quel cadre grandiose !), on peut voir quelques unes de ses meilleures toiles, comme les sculptures du Bernin

M. P. estime que chez Le Caravage, on ressent une certaine forme de violence dans les sujets. L’un des mérites du peintre n’a pas été de travailler sur une reconstitution de l’Antiquité, comme par exemple chez Poussin, mais de travailler sur les personnages.

David avec la tête de Goliath, Galleria Borghese, Rome.

Je retiens trois aspects chez Le Caravage :

– la mise en scène. Ses tableaux montrent des actions suggérant la violence ou l’acte violent comme le martyre de Saint Matthieu visible à Saint-Louis-des-Français à Rome. L’acte compte plus que les acteurs en fin de compte; mais les corps ne se contorsionnent pas comme dans le maniérisme. Que ce soit la diseuse de bonne aventure comme la vocation de Saint Matthieu, il y a cette aspect « photographique » de saisir les hommes à un instant précis. Visages et traits montrent l’étonnement, la méditation, la goguenardise, la malice… Il y a subversion lorsque le peintre montre Saint Paul à terre lors de sa conversion sur le chemin de Damas, et Marie mourante, au ventre gonflé…

– le côté charnel des visages  et des corps : j’oserais le terme sensualité. Certaines mises en scènes lascives ou trop dénudées, des regards appuyés suggérant le désir, ou la perversité, même on choqué beaucoup de ses contemporains, et particulièrement l’Eglise catholique. Est-il digne de représenter la vierge mourante avec autant de réalisme ?  Le Caravage, violent et homosexuel a mis dans ses oeuvres une partie de sa personnalité. La société qu’il dépeint est elle-même violente, les protagonistes de ses toiles sont souvent des marginaux : bourreaux, bohémiennes, mendiants, prostituées…

– la lumière : Caravage serait l’instigateur de la technique du clair-obscur en peinture. Les arrières plans sont un fond uni de couleur, noir le plus souvent. mais la lumière, qu’elle soit crue ou tamisée met en valeur les sujets et les personnages. Elle est au service de la mise en scène. Elle constitue même un « langage » selon l’éclairage adopté : vertical ou venant d’un des coins du tableau pour tout ce qui a un rapport avec le divin, le religieux, horizontal pour des scènes profanes, des portraits… Aux sujets religieux, l’emploi du clair-obscur donne une dimension transcendante et une intensité à la scène que j’ai rarement vu.

Ces clairs-obscurs si représentatifs du Caravage, on ne peut les apprécier pleinement qu’en ayant l’oeuvre originale devant soi. Je crois qu’on ne peut pas apprécier pleinement la force d’un tableau par une simple photographie. Et si la toile est toujours placée dans son contexte originel c’est encore mieux, comme à Saint-Louis-des-Français dans la chapelle Contarelli avec le triptyque sur Saint Matthieu.

Violence : Oui, il y a violence : de la lumière, des scènes représentées jusqu’aux pieds sales de Saint Mathieu, au réalisme saisissant des traits des visages montrant jusqu’aux imperfections. Caravage conjugue dans ses oeuvres ses troubles et les dévoiements de la société de l’Italie du Baroque naissant.

Mais tout n’est pas violence : l’amour triomphant et son sourires,  les boucles sombres  jeune homme au panier de fruits, Saint Jérôme absorbé dans sa lecture ; ces tableaux peuvent démontrer que Caravage savait aussi peindre la quiétude, l’amour, l’insouciance…

En regardant Caravage, je me questionne sur son influence chez les peintres en Europe. L’Italie a pris son parti de le suivre. En, Espagne, son influence se fait sentir surtout chez Velasquez, Murillo, et surtout Goya  pour l’acharnement qu’il met à dépeindre les hommes tels quels y compris dans leurs actions sanglantes : le Tres de mayo, les pendaisons…

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Une réflexion sur “Le Caravage : violence et transcendance

  1. Caravage: un peintre que j’ai commencé par détester avant de l’aimer tout autant. Chaque fois que je vais à Rome, je vais voir Saint Matthieu ou le Chemin de Damas.
    Dominique Fernandez, auteur par ailleurs assez inégal, a écrit sur la vie de ce peintre un fort beau roman: La Course à l’abîme (livre de poche).

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