Le fort de Peccaïs (ou géographie des sens #4)

Au milieu de nulle part, « je ne sais où », une terre en apparence épargnée par l’aménagement humain. En apparence dis-je car la Camargue est autant une construction naturelle qu’humaine. La Camargue a une histoire, elle n’est pas anhistorique comme une clairière de la forêt amazonienne au Venezuela dont on ne sait si Homo Sapiens y a mis ses pieds.

Un après-midi d’août, me voici sur les routes de la Petite Camargue. Je quitte le Grau-du-Roi par la route qui la mène à Aigues-Mortes. Cette route très fréquentée dessert le mas de Jarras-Listel, qui produit ce fameux vin des sables, ou vin gris.
A quelques hectomètres, c’est la Compagnie des Salins du Midi . Le sel de table La Baleine vient de ces 10 000 hectares de tables saunantes et de roubines (canaux) où l’on récolte le sel après l’action du vent, du soleil du temps et d’organismes comme l’artemia salina… A cette époque de l’année, les montagnes de sel, ou camelles sont assez réduites, la récolte se fera si tout se passe bien au mois de septembre.
Après les Salins, voici Aigues-Mortes, ancienne ville portuaire, fondée par Saint Louis qui s’y embarqua pour deux croisades. Si il construisit la tour de Constance et l’église Notre-Dame, ce sont ses successeurs qui achevèrent de ceindre la ville de murailles, quasiment pas rénovées depuis ce temps et qui accueille désormais des hordes de touristes ne défendant plus rien.

La ville d’Aigues-Morte abrite trois églises : l’église Notre-Dame des Sablons, vénérable par son âge et par sa belle sobriété. Elle abrite depuis 1992 des reliques de saint roi; deux églises ou chapelles de confréries pénitentes : la chapelle des pénitents blancs, et la chapelle des pénitents gris, toujours actives.
La confrérie des Pénitents Blancs a été créée en 1622 mais leur chapelle n’est pas ouverte au visiteur. La confrérie des Pénitents Gris a été créée par des Franciscains conventuels, mais leur chapelle est plus récente, du XVIIe siècle dans le style baroque français (premier XVIIe siècle) pour l’intérieur et classique pour l’extérieur. On peut entrer à l’intérieur de cet édifice consacré, et appartenant toujours à la Confrérie.

La première chose qui vient à l’oeil en entrant est le retable en stuc et en faux marbre rose dans le choeur, aveugle. On est frappé par l’abondance des sculptures, la richesse du détail. L’oeuvre est d’un sculpteur local d’origine italienne, Jean Sabatier, qui le réalisa en 1687. Le retable montre ses colonnes torsadées et cannelées, angelots joufflus et ventripotents tenant des guirlandes de fruits, pampres de vigne et mettant en valeur la Passion du Christ.

Au-dessus de l’élégant autel en (vrai) marbre blanc de Carrare, un tableau de la descente de Croix occupe le centre de la mise en scène du retable mais je ne sais pas qui en est l’auteur. Peut-être s’agit-il d’une copie ?

Sur la muraille à gauche de la chapelle deux arcades laissent penser à une tribune comme il en existe à la chapelle des Minimes de Montmerle-sur-Saône. Au-dessus de l’entrée, existe une autre tribune mais je ne sais pas à quel usage elle était destinée.

Deux statues étaient disposés aux deux extremités du retable : Jean-Baptiste et Marie-Madeleine. Elles ont été déposées à cause de leur état de délabrement et dorment dans des caisses au fond de la chapelle. La confrérie espère une aide financière pour restaurer sa chapelle qui est à la limite de la vetusté, quoique le retable soit en bon état dans l’ensemble. Cette chapelle est une véritable surprise. Je ne m’attendais pas à trouver une profusion baroque au coeur d’une région réputée pour son passé protestant et du rôle d’Aigues-Mortes dans l’histoire de France.

Ma visite dura une vingtaine de minutes. La chaire de prédication arbore l’emblême de la confrérie : Un coeur rouge transpercé d’une lance surmonté d’une paire de main et en bas du coeur d’une paire de pieds, le tout sur un fond bleu lys. L’emblême commémore évidemment les plaies du Christ.
A l’extérieur, au-dessus de la porte d’entrée on peut lire deux inscriptions une en latin m et une en hébreu :


Ahen yeeh. Adonaï Bahagômhaze veanôhi Lô Yo Dati
Il est vrai que Dieu est présent en ce lieu et moi je ne le savais pas.

Hic Deus est, nescis credo ; nam nescia mens est nostra Dei : Ast intra, percipe ; tuncque scies.

Après cette courte visite, J’ai repris ma bicyclette pour le fort de Peccaïs, Je savais vaguement sa situation géographique : à l’Est de la ville, mais j’ignorais quel chemin emprunter, puisqu’il existe dans cette région viticole de nombreux chemins utilisés par les vignerons pour se rendre dans les vignobles. J’ai choisi de prendre une grande avenue menant au stade du Bourgidou, l’avenue Frédéric Mistral, ombragée par ses grands platanes. J’ai continué ma route : j’ai laissé à ma gauche le collège, puis je suis arrivé à des lotissements de construction récente. Ces lotissements passés, on tombe brusquement sur la vigne du mas Jean Comte. La route se fait déserte, mais elle est encore goudronnée. jusqu’à la sortie de la propriété, où l’on trouve un chemin en ligne droite et en fins gravats.

A la fin de cette route qui fait deux ou trois kilomètres, j’ai trouvé un panneau de randonnée indiquant la situation du fort et sa distance par rapport à ce point. Victoire ! Je n’avais plus qu’à suivre les flèches. Cependant, le trajet proposé passait par un chemin communal mal entretenu et assez peu propice aux vélos de route et rallongeant la distance d’un kilomètre au moins… alors qu’un chemin privé, impeccablement entretenu mais interdit à tout quidam n’étant pas vigneron de la coopérative permet de faire le même trajet en moins de temps ! Cela n’empêche apparemment pas les locaux en motocross de soulever les barrières et d’y passer ! J’ai opté pour le sentier communal qui longe le canal du Bourgidou pendant deux ou trois kilomètres. Le chemin est chaotique car déblayé il y a peu de la végétation le séparant des rives du canal. Le chemin s’engage ensuite sur un petit chemin au milieu des joncs, de roseaux,de ronces et de nuées de libellules dorées. Cette courte portion nous ramène à une route relativement bien entretenue : le chemin privé n’en est qu’une portion, puisqu’il s’agit apparemment de l’ancienne chaussée menant au fort, si j’en crois le pavage qui ressort ça et là. Pendant un ou deux kilomètres, la route file en ligne droite vers le Sud Est.

d’un coté on trouve la vigne plantée dans le sable, de l’autre les étangs et les roubines. Puis la vigne cesse et la chaussée nous engage encore dans une végétation amphibie. formant deux murailles et protégeant du vent.

Une courbe laisse découvrir une légère éminence plus loin à droite : c’est le fort. Ou plutôt ce qu’il en reste.

Le fort du Peccais a été construit au XVIe siècle, à l’origine en terre et en bois et remaniée pendant les deux siècles suivants. La disposition actuelle date du premier XVIIe siècle . Son architecture militaire laisse penser à une oeuvre de Vauban, or ça n’est pas le cas. Les fortifications doivent date de la deuxième moitié du XVIe siècle. En 1538, Aigues-Mortes avait servi de cadre aux négociations de paix entre François Ier et Charles Quint. L’intérêt stratégique du fort paraissait à cette époque assez important puisque les Barbaresques sillonnaient la Méditerranée et n’hésitaient pas à s’aventurer à pied sur les côtes françaises. Le fort permettait donc de surveiller la côte et d’éventuelles incursions en Camargue. La côte était déjà éloignée des rives d’Aigues-Mortes, port relié à la mer par un chenal entretenu régulièrement.
Pourtant, lorsqu’on parle de la région, on omet une richesse capitale sous l’Ancien Régime : le sel. Le roi bénéficiait de deux monopoles : celui de la violence et celui des impôts. Le sel était un monopole royal, et celui-ci était récolté dans les marais entourant le fort depuis l’époque romaine, où un certain savant romain, Peccius ou Peccatius avait développer le saunage dans la région.
Le fort permettait donc aux agents royaux de surveiller la collecte du sel et son acheminement par les canaux vers le Nord.
Les guerres de religion donnent au fort un intérêt stratégique important : convoité par les protestants et les autorités royales, le fort change de main plusieurs fois au gré des combats et des édits de paix. En 1629, la paix d’Alès mettant fin aux guerres de M. de Rohan le rend aux agents du roi. C’est à cette date que le fort est reconstruit dans sa physionomie actuelle. La garnison du fort est maintenue jusqu’à 1820 où il est désaffecté. Il servit un temps de carrière de pierre : les corps de logis furent détruits. Il devient camp de prisonnier pendant la guerre de 1914-18. Les Allemands y construisent une casemate en 1942 pour surveiller la côte, mais la détruisent lorsqu’ils la quittent. On la voit encore, recouverte de tags.

La première vision qu’on a du fort depuis le chemin est un angle surmonté des restes d’une plate-forme qui devait peut-être supporter une échauguette. Les murailles ruinées se dressent entre les joncs rendent l’ensemble mystérieux.

Il est impossible d’accéder au fort. Des fossés ont été creusés récemment. Cependant, d’après ce que j’ai entendu il est accessible par un chemin privé au sud, alors que je suis arrivé par le nord. Le fossé est profond, mais des aventureux ont jeté quelques pierres pour pouvoir passer sur l’autre rive. L’eau étant croupie, et étant seul je n’ai pas osé m’y aventurer. En revanche, depuis les déblais du fossé, on a une fort jolie vue sur le fort et les environs.
On est ici à la limité du Gard et des Bouches du Rhône, aux confins d’un lieu où la présence de l’Homme se fait plus rare. La route continue en ligne droite au-delà, mais son accès en est défendu par une barrière aux véhicules. On peut toutefois s’y rendre à pied. Il n’y a plus de fil électrique, il n’y a aucune bâtisse, rien que des marais asséchées, des arbustes et de rares bosquets d’arbres, des étangs, des sternes et des aigrettes, des joncs… et encore quelques arpents de vigne comme le montre une petite recherche sur Google maps.

A l’heure où je suis arrivé au fort, en fin d’après midi, le soleil déclinait vers l’Ouest, mais ses reflets dans les étangs au Sud du fort m’éblouissaient.

Au Sud, on aperçoit ces étangs, mais aussi les tables saunantes des Salins du Midi qui courent jusqu’à la mer. Des poteaux électriques indiquent les chemins de service. Plus loin, des rangées d’arbres laissent penser aux vignes de Listel. Je n’ai pas vu la mer car je n’étais pas assez haut mais on la devine et peut-être est-elle visible depuis les murs du fort, plus élevés.
Je suis resté une bonne heure dans les environs du fort. J’en appréciais le silence, ou plutôt l’absence de circulation, d’une solitude bienvenue. Le vent secouait les joncs, la salicorne et la saladelle en douceur. Au loin, on entendait le cris des flamants et des aigrettes. Près de moi, les hirondelles chassaient les moustiques et les taons. Du talus, je contemplais l’immensité camarguaise à l’Est, rêvassant sur ce qu’il y avait là bas, au-delà de l’horizon. La vue de la Nature, d’une beauté âpre et vénéneuse de la Camargue fait un grand bien à l’esprit. On n’y est pas prisonnier des murs et des immeubles de la ville. là bas, une sensation de liberté vous grise, une euphorie presque de pouvoir s’ébattre, de marcher tout simplement au milieu des éléments. On y retrouve notre juste mesure. Nous n’y sommes pas omnipotents, nous composons avec la nature et y créons une forme de complémentarité, de symbiose assez rare en Occident. Un équilibre fragile s’y est instauré, et si l’un des acteurs (homme, nature) disparaît c’est une régions entière qui sombre sous la mer. Là bas, l’homme ruse et joue avec les éléments, mais ne peut pas les maîtriser.

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2 réflexions sur “Le fort de Peccaïs (ou géographie des sens #4)

  1. Au printemps, j’ai moi aussi visité cette chapelle des Pénitents gris à Aigues-Mortes. Même surprise de voir cette profusion de baroque. Elle a tout de même besoin d’une sacrée restauration, et rapidement!

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