Le Baccalauréat et de Gaulle

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La France est bien le seul pays où l’on peut lire et entendre des polémiques sur le choix des oeuvres d’un examen qui fait figure désormais de rite de passage à la vie adulte.

Le problème : le programme du baccalauréat en Lettres, de la série L pour l’année 2010 2011, qui fait étudier le 3e tome des Mémoires de guerre du général de Gaulle, grand homme au sens propre comme au figuré.

Les acteurs : l’Education nationale et les quatre inspecteurs généraux qui ont décidé du programme, le SNES, des écrivains influents (Assouline, etc…)

Le contexte : réforme du lycée avec en toile de fond la suppression de postes et la réforme des programmes.

La question : de Gaulle doit-il être au programme du Baccalauréat L, en clair doit-on étudier les oeuvres de de Gaulle en Lettres et pas qu’en Histoire ?

Lorsque le programme des oeuvres à étudier en Lettres est sorti, le SNES, syndicat enseignant, a été un des premiers à réagir en s’interrogeant sur la pertinence  d’éudier  le 3e tome des Mémoires de guerre, « Le Salut ». Une pétition de professeurs de Lettres a suivie, et affirmait dans le texte liminaire « La littérature en phase terminale » :

 » Proposer de Gaulle aux élèves est tout bonnement une négation de notre discipline. Nul ne songe à discuter l’importance historique de l’écrit de de Gaulle : la valeur du témoignage est à proportion de celle du témoin. Mais enfin, de quoi parlons-nous ? De littérature ou d’histoire ? Nous sommes professeurs de lettres. Avons-nous les moyens, est-ce notre métier, de discuter une source historique ? d’en dégager le souffle de propagande mobilisateur de conscience nationale ? Car il s’agit bien de cela : aucun thuriféraire du général ne songerait à comparer l’écriture des Mémoires de guerre au style et à la portée de tout autre mémorialiste si l’on veut rester dans ce genre littéraire. Placer de Gaulle au panthéon des Lettres, lui qui a refusé le Panthéon tout court ? Allons donc.
Ce choix pose un autre problème : on pourrait le soupçonner de flatter la couleur politique du pouvoir en place. À la prochaine alternance, devrons-nous enseigner L’Armée nouvelle de Jean Jaurès, ou l’essai sur le mariage de Léon Blum ? Nous transmettons des valeurs républicaines ; pas des opinions politiques. »

Le texte ne dénonce pas seulement la présence de l’ouvrage du Général, mais aussi l’absence de cohésion chronologique des oeuvres au programme 2010-2011 : Outre le Grand Charles, il y aura Samuel Beckett et Fin de partie,  Pascal Quignard avec Tous les matins du monde objet d’une des meilleures adaptations d’oeuvre au cinéma et un des meilleurs films sur le XVIIe siècle. 3 oeuvres du XXe siècle côtoient une oeuvre de l’Antiquitié : l’Odyssée d’Homère. Entre la Grèce antique et le XXe siècle, rien. Le Moyen âge est ignoré, le Grand Siècle est dédaigné, le XIXe est passé à la trappe.

En 2000, lorsque j’ai passé mon bac, nous avions au programme : les fleurs bleues de Raymond Queneau, Gogol et ses Nouvelles de Petersbourg, et un film La règle du jeu de Renoir… noys avions survolé les principaux thèmes de ces oeuvres. Le jour du Bac, la question était tombée sur la Règle du jeu, j’avais obtenu l’excellente note de 16/20.

Revenons à de Gaulle :

Ces professeurs soupçonnent donc un choix politique dans celui de faire étudier les Mémoires aux élèves. Politique dans le sens d’une instrumentalisation de l’Histoire, et des écrits de noms  illustres de l’histoire contemporaine au profit du gouvernement en place. En 2007,  Guy Môquet fut quasi panthéonisé . Désormais, ce serait de Gaulle ? Sarkozy n’est pas gaulliste, il est plutôt libéral et n’est donc pas catégorisable, si on prend les écrits de René Rémond (La Droite en France de 1815 à nos jours. Continuité et diversité d’une tradition politique.) dans la même droite de de Gaulle : Le gaullisme est proche du bonapartisme, le sarkozisme assez proche de l’orléanisme. Deux personnalités opposées aussi : le rigorisme gaullien face au bling bling de Sarkozy.  Il est difficile de savoir si il s’agit d’un choix politique

En revanche, sur les qualités d’écrivain du Général, on ne peut pas dire que ses ouvrages aient marqué l’histoire de la littérature. Les mémoires de guerre sont écrits dans un style certes très bon, « flamboyant » diront certains, vraisemblablent inspirées de ses lectures,  de Gaulle lisait beaucoup. Il admirait Barrès, Péguy et Chateaubriand.  il .  et un français excellent mais elles sont partiales.. Elles témoignent cependant uniquement de la vision gaullienne de la guerre, et pas de la guerre en général. A Colombey pendant sa traversée du désert, de Gaulle a patiemment écrit ces mémoires, réunis souvenirs et documents et étayer ainsi la légende de la France combattante et sa propre gloire. L’intérêt des mémoires n’est pas seulement le récit militaire d’une guerre, c’est aussi le récit personnel d’un homme porté par les circonstances et ses convictions à diriger une armée certes bien mince, mais qui l’amènera au pouvoir. On lit ainsi le choix pesant des décisions à prendre, l’humiliation d’être en exil chez des alliés pas toujours réceptifs, des rapports de force avec ces mêmes alliés, des doutes. Personnellement, j’aurais choisi un des deux premiers tomes qui ont un poids plus dramatique et plus romanesque en quelque sorte. Les années 1944-1946 sont une promenade de santé pour les armées gaulliennes. Elles ont certes leur intérêt dans la construction de la France d’après-guerre et des équilibres politiques et sociaux qui ont régi la IVe République et la Ve, jusqu’à nos jours ; elles exaltent des vertus pas seulement patriotiques, mais universelles : refus de l’injustice, résistance, moralité.  Les mémoires de de Gaulle sont les Res gestae d’Auguste. On n’exalte pas seulement l’action du vainqueur, mais aussi ses vertus morales.

La pétition des enseignants dénonce aussi la collusion entre Lettres et Histoire : les deux disciplines seraient donc hermétiques, et les passerelles n’existeraient donc pas. Pourtant, l’Histoire se sert de textes littéraires, au collège, au lycée, et à l’université. L’historien se fait aussi lettreux lorsqu’il doit analyser son texte, en dégager des cohérences, en analyser le style. Je n’ai pas lu les circulaires, mais personne ne les oblige à effectuer un travail de professeur d’histoire sur un texte qui, au passage, n’est qu’une source historique parmi tant d’autres, et pas la plus pertinente en raison de ce que j’ai écrit au paragraphe précédent. D’ailleurs, pourquoi uniquement étudier des romans, et jamais d’autres types d’écrits : correspondance, récits de voyage ? Les lettres de la marquise de Sévigné sont merveilleuses, le voyage de Stendhal en Italie n’est pas négligeable !

Le désaveu de Général, justifié ou non est surtout un cri d’alarme sur l’enseignement des Lettres dans le Secondaire : elles sont malmenées : en 2011-2012, la matière devrait perdre 2 heures en Terminale L, elle en a 4 actuellement. Enfin, le risque d’intrusion des politiques dans les programmes d’Histoire ou de Lettres est aussi lui aussi inquiétant, rappelons nous la pauvre Princesse de Clèves, pendue sans procès par Sarkozy : son sort pourrait être prémonitoire pour toutes les matières non-rentables à terme

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