L’évaluation des universités : réflexions

Ce matin, j’ai reçu dans ma boîte pro, les résultats de l’évaluation de l’AERES (Agence d’Evaluation de la Recherche et de l’Enseignement Supérieur) pour les diplômes délivrés par mon université L’AERES a jugé l’offre des diplômes : contenus, qualité, débouchés professionnels, effectifs, etc. Les critères d’évaluation sont disponibles sur le site de l’AERES : http://www.aeres-evaluation.fr/Evaluation/Evaluation-des-etablissements/Principes-d-evaluation Les résultats sont mitigés. Si l’offre de diplômes est jugée bonne pour les filières phares de l’Etablissement : Droit et Eco-gestion, les facultés de Langues, Lettres et Civilisations et Philo souffrent de résultats moyens.

L’AERES donne un éventail de notes de A+ à C. La fourchette de notes pour l’université oscille entre A et C. Quelques rares A+, et un C d’après ce que j’ai pu lire.
Pour la faculté me concernant (Sciences humaines et sociales Histoire, Géo, Info-com), et surtout ma discipline l’Histoire, les diplômes évalués s’en sortent avec un B. Les critiques de l’AERES portent surtout sur la baisse des effectifs, le manque de débouchés professionnels et de thèmes « porteurs » (sic) dans les diplômes proposés, un mauvais équilibre entre disciplines et manque de méthodologie (pour la licence)…
L’AERES propose donc des « recommandations » qui ont une valeur impérative…

Quand on choisit l’histoire comme discipline on pourrait penser que la formation devrait préparer aux concours d’enseignement, ou à des métiers précis : archiviste, conservateur. Pourtant, tous ces concours mènent à une usine à chômeurs puisque les concours induisent beaucoup d’appelés et peu d’élus. Mais là n’est pas le sujet.

Les diplômes sont évalués en considération de l’insertion professionnelle qu’ils doivent procurer. Tout est orienté et poussé en ce sens par le gouvernement vers une université destinée à devenir un sas d’entrée au monde de l’entreprise. Mais cette lecture du rôle universitaire s’applique difficilement aux filières des Lettres et certaines filières de sciences humaines. Par exemple, pour la Licence d’Histoire, l’AERES recommande des « stages » en entreprise ou dans des institutions privée. Or, si le parcours d’Histoire doit tendre vers la préparation des concours ou vers une professionnalisation, le nombre d’institutions (archives, bibliothèques) est lui forcément limité. De plus, la Licence d’Histoire de notre université est doublée à celle de l’autre et plus grande université de Lyon en sciences humaines et sociales, avec des effectifs beaucoup plus nombreux. Comme une grande majorité des étudiants sont issus de la région lyonnaise, seront-ils enchantés d’aller faire un stage à la bibliothèque communale de Crest, sans financement pour payer les frais inhérents au stage (logement, transport) ?
Dans sa réponse, à l’AERES, l’université a pointé du doigt la difficulté probable à insérer ses étudiants dans entreprises / établissements pour des stages. De plus, on peut se poser la question de la pertinence d’un stage en archives au niveau licence, lorsqu’on ne connait pas le fonctionnement des archives, ni ses missions, faisant du stagiaire un poids mort tout juste bon à faire des photocopies. Mais l’université s’engage à rendre ses stages obligatoires dès qu’elle le pourra, sans donner toutefois de délais.

Aujourd’hui, il est de bon ton d’évaluer tout, d’instaurer des principes de précaution, des recommandations, tout le monde doit rendre des comptes sur tout, règle de transparence. Tout le monde est appelé à évaluer, à s’auto-évaluer façon autocritique maoiste en pleine révolution culturelle…

L’évaluation a quelque chose d’agressif en soi. Elle fait partie dans le monde de l’entreprise, font partie d’une stratégie de deshumanisation des rapports entre personnes au travail, une façon de formater l’individu-employé aux critères de l’entreprise, dont le premier est le rendement.
Pour l’Education nationale, et l’Enseignement supérieur, la logique est différente : le passage de l’inspecteur d’académie évalue et note la pédagogie de l’enseignant. Pour l’Enseignement supérieur, les enseignants sont eux aussi amenés à être évalués, mais il y a une double « évaluation » celle du ministère, et celle de ses pairs : La deuxième valide ou sanctionne la pertinence des recherches de l’enseignant, le second évalue ses compétences disciplinaires dans une optique pédagogique.

Mais l’évaluation des université porte en elle les contradictions de l’université française : ses tiraillements entre recherche et formation professionnalisante. Jadis l’université était censée délivrer des savoirs disciplinaires et réfléchir dessus. Avec la démocratisation des études, l’université française s’est secondarisée dans ses méthodes pédagogiques, et son personnel enseignant. Les étudiants eux-mêmes sont demandeurs de ces pratiques. Beaucoup de vieux professeurs regrettent la nouvelle logique de l’université : on ne forme plus des têtes pensantes, des intellectuels, mais des employés et des bêtes de concours. Les étudiants absorbent des masses d’information uniquement pour obtenir leur diplôme et un emploi en fin de parcours. On réduit l’université à une acquisition de compétences et de savoirs, et elle doit donner des résultats. Or, une université a-t-elle un impératif de résultats ? La réputation d’une université ne se fait pas seulement au taux de réussite, elle se fait aussi au prestige de certaines filières de certains enseignements liées souvent en province à de vieilles traditions disciplinaires ( médecine à Montpellier, droit à Bordeaux ), à la qualité de son corps professoral… On trouve une problématique analogue dans l’éducation nationale : sa mission première est-elle encore de former des citoyens à la tête bien faite, avec l’acquisition de savoirs élémentaires ?

J’attends toujours le rapport d’évaluation de mon laboratoire, effectué par l’AERES.

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