Quai Jean-Jacques Rousseau

Je me souviens même d’avoir passé une nuit délicieuse hors de la ville dans un chemin qui cotoyoit le Rhône ou la Saone, car je ne me rappelle pas lequel des deux. Des jardins elevés en terrasse bordoient le chemin du côté opposé. Il avoit fait très chaud ce jour-là; la soirée étoit charmante; la rosée humectoit l’herbe flétrie; point de vent, une nuit tranquille; l’air étoit frais sans être froid; le soleil après son coucher avoit laissé dans le ciel des vapeurs rouges dont la réfléxion rendoit l’eau couleur de rose; les arbres des terrasses étoient chargés de rossignols qui se répondoient de l’un à l’autre. Je me promenois dans une sorte d’extase livrant mes sens et mon cœur à la joüissance de tout cela, et soupirant seulement un peu du regret d’en joüir seul. Absorbé dans ma douce rêverie je prolongeai fort avant dans la nuit ma promenade sans m’apercevoir que j’étois las. Je m’en aperçus enfin. Je me couchai voluptueusement sur la tablette d’une espéce de niche ou de fausse porte enfoncée dans un mur de terrasse: le ciel de mon lit étoit formé par les têtes des arbres, un rossignol étoit précisement au-dessus de moi; je m’endormis à son chant: mon sommeil fut doux, mon réveil le fut davantage. Il étoit grand jour: mes yeux, en s’ouvrant virent l’eau, la verdure, un paysage admirable. Je me levai, me secouai, la faim me prit, je m’acheminai gaiment vers la ville résolu de mettre à un bon déjeuné deux piéces de six blancs qui me restoient encore ( Jean Jacques Rousseau, septembre 1731, Les confessions, Oeuvres Complètes I, p. 168-169).

Voilà comment Rousseau décrit sa nuit sur le quai du même nom, sis rive droite de la Saône, actuelle commune de la Mulatière, près du n° 22.
Depuis février 2009, le quai est fermé par suite d’un éboulis. Une grande partie des contreforts surplombant le quai est une moraine glacière, fragile, et qui menace de s’effondrer. On peut accéder à pied au quai et constater de ses yeux le danger encouru par chacun à prendre ce quai en voiture !

Le 8 mai, n’ayant rien à faire de mon après-midi, je résolus de marcher, l’appareil photo à la main, vers le quartier Perrache. Le temps n’était pas de la partie Je pris des photos des prisons desaffectées dont je ne sais ce qu’elles deviendront, du marché gare avant sa démolition, du quai… Je suis allé voir l’état d’avancement du nouveau quartier confluence, bientôt achevé pour le lot situé au nord de la darse. Puis, l’envie me prit d’aller voir ce quai Rousseau, car une entrée de résidence me titillait l’oeil par son style original et grandiloquent lorsque j’étais en face de la Sucrière.

Je franchis la Saône au niveau du Pont Kitchener, jusq’au bout du quai des Etroits. A partir des habitations de la Terrasse, le quai est bouclé sur environ 400 mètres par des glissières en béton. Je les enjambe et je tombe directement sur l’éboulis en question qui a dans sa chute aplati ce qui était une volkswagen rouge sous de gros blocs de pierre.

J’ai le quai pour moi, et moi seul. Pas un piéton, rien. On entend à un endroit, derrière un vieux mur en pierres des Monts d’Or, ce qui doit être une résurgence de la colline de Sainte-Foy, au-dessus. Le doux clapotis de l’eau se mêle au chant des oiseaux, tout est étrangement calme. On entend la circulation infernale de l’autoroute à sa sortie du Tunnel et à l’extrémité du quai, au pont Pasteur…


Je rencontre finalement cette entrée atypique, faussement rococo, du XIXe probablement, bien abîmée ; avec une Vierge en majesté dans une fausse grotte, allusion à la Vierge-d’où-vous-savez. Il s’agit de l’entrée de la propriété « Bellerive » appartenant aux frères maristes qui en ont fait une sorte de maison pour étudiants.

De la rive gauche de la Saône, leur bâtisse a belle mine, un joli manoir niché dans la verdure…

Plus je continue mon périple plus je découvre que ce quai est intéressant pour le patrimoine qu’il a à offrir au curieux : résidences champêtres devenues propriétés de congrégations religieuses, activité séricicole, lycées privés comme Bellevue, côtoient d’anciens jardins en friche, où la végétation pousse à son rythme…

Au bout du quai, le pont Pasteur et l’autoroute bouchent la vue… De cet endroit, je me mis à monter les escaliers d’en face, pour revenir par le chemin de Fontanières. Cette ancienne voie romaine, parcourt la colline à mi-pente. Elle serpente entre de hauts murs et des terrasses, où d’anciennes résidences de campagne se dressent. Le quartier est calme et dépaysant. Il est apaisant de s’y promener, on échappe un temps à la circulation, et je trouve certaines analogies avec les quartiers résidentiels dominant Nice et Menton. Au bout d’un certain temps, une villa d’un autre temps et d’un autre lieu vous surprend au détour d’un virage : une villa quasi italienne, rocaille meringuée, avec une sorte de lanternon de style greco-romain à son sommet, incongru en cet endroit !
Le retour sur la ville s’est fait par la montée Saint Laurent, qui fait mal aux mollets, j’y ai passé de belles soirées quand j’étais lycéen, depuis une terrasse dominant la Presqu’ile.

Le temps le 8 mai oscillait entre averses de pluie et timide soleil. J’ai résolu mardi soir d’aller faire quelques clichés supplémentaires, en vélo. Le soleil se couchait et j’ai pu faire mes photos dans une belle lumière…

En allant dans ce quartier, au levant ou au couchant, l’on ressent une parcelle de ce que devait ressentir Rousseau: une certaine forme de sérénité, de bonheur même. On se prend à rêver, entre les pentes vertes et l’eau bleue de la Saône, l’azur et le chant des oiseaux. Le paysage a hélas bien changé depuis le XVIIIe siècle, point de campagne au bout de la Presqu’ile, à l’époque des lônes, ni sur les clochers infinis de la ville masqués par les constructions récentes et cet affreux viaduc autoroutier…

Ce passage des Confessions, est une contemplation romantique dans toute sa splendeur.

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Une réflexion sur “Quai Jean-Jacques Rousseau

  1. C’est le même soir, je crois, qu’il rencontra de « vilains » messieurs place Bellecour.J’aime également beaucoup faire ce même circuit.

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