Thèse & voyage


Avril 2009. Voilà un an et demi que j’ai commencé officiellement mon doctorat, et je pense être arrivé au quasi terme de mon recensement épistolaire, qui constitue un sacré paquet de lettres à annoter.

J’ai reçu aujourd’hui un courriel en réponse à un mien envoyé, d’une fameuse professeur (dois-je ajouter un e ?) de la Sorbonne qui m’indique que s’obstiner à chercher de probables lettres en Italie est vain : il n’y a presque rien hormis celle signalées dans ses livres, que j’ai lus religieusement. Elle me donne en pâture deux références inédites : une en Emilie-Romagne, à Forli, et une en Franconie, à Erlangen. J’ai écrit aujourd’hui de ma plus belle plume virtuelle un courriel à la biblioteca comunale di Forli. Je compte sur ma colocataire pour une jolie lettre en allemand. Enfin, aux références épistolaire s’ajoute un livre italien paru récemment sur le numismate Charles Patin. Je ne peux écrire le nom du personnage historique que j’étudie pour une raison d’anonymat : les petits robots de google auraient vite fait de me repérer et d’attirer quelques visiteurs indésirables. Cependant, J**** S*** n’est pas inconnu à Lyon. J’ai mis en lien la page wikipedia qui contient quelques erreurs a été rédigée par des gens qui s’y connaissent bien en histoire médicale, mais leurs sources sont erronées et datées.

En lisant les ouvrages de Monsieur S*** fils, et surtout son Voyage, je m’aperçois à quel point nous avons perdu la notion de ce qu’est un vrai voyage. Samedi, j’évoquai le train comme mon moyen de transport favori parce que douillet, et indolent. Aujourd’hui nous voyageons, ou plutôt « transitons » dans des conditions très confortables, et sécurisées, sur de longues distances en des temps raccourcis, mais l’inconfort et les aléas faisaient jadis partie des avanies et de la nature même du voyage, qui n’était nullement transit mais découverte des regions traversées.
Au XVIIe siècle, il fallait en moyenne 5 jours de diligence pour relier Paris à Lyon. Les voyageurs entraient par la porte de Vaise, dominée par l’imposante forteresse de Pierre-Scize.
Mon sujet de thèse ne se contenta pas de voyager en France et en Europe, il alla plus loin, bien plus loin, c’est ce qu’on appellait au XVIIIe siècle un « grand tour », un voyage d’étude pour se former au goût de l’Antiquité greco-romaine à travers ses ruines.
S*** voyagea de Lyon à Constantinople, Smyrne et Athènes. Il échappa aux dévots catholiques, aux pirates musulmans de Salé, de Tripoli ou d’ailleurs, aux corsaires chrétiens, aux extorsions exagérées des autorités ottomanes, aux pestes, à la petite vérole, aux tempêtes, aux naufrages. Il visita en 22 mois une bonne partie de la Grèce, recueillit médailles par centaines, inscriptions antiques par milliers. Il se trompa sur la signification de nombreux monuments, mais il donna de justes à beaucoup d’autres. Il prit des croquis, il chanta même à la vue de Delphes… Tout cela est contenu dans son Voyage, (chez Slatkine, republié en 2004 et annoté par des historiens et archéologues de l’Ecole française d’Athènes) qui allait être un best- seller pour tout Européen se rendant en Grèce et au Levant jusqu’au XIXe siècle. Chateaubriand le lisait et le citait dans son Itinéraire de Paris à Jérusalem.
Certes, mon cher médecin antiquisant ne fut pas le seul à avoir fait ce genre de voyage, mais il décrit avec justesse et sincérité tout ce que ses sens ont perçu.
Tout voyage a un motif : le sien était d’assouvir sa curiosité, entendons sa soif de connaître des lieux, des monuments, des inscriptions antiques inédites. A l’époque, tout honnête homme était formé dans l’amour de l’Antiquité, pourvu qu’elle s’accordât aux préceptes chrétiens.

Voyager, est précieux. Non content d’aller voir si l’herbe est plus verte ailleurs, le voyageur saisit l’altérité du monde où il vit. On ne peut réduire le monde à des concepts simplistes, manichéens et dualistes. S*** l’a compris, des milliers de voyageurs l’ont saisi, de Xenophon à Théodore Monod, à tous ces gens qui prennent le temps d’aller au delà des apparences, et de l’horizon, à la rencontre de gens, de cultures, de paysages différents. Le deuxième aspect du voyage c’est le récit. Non le récit du touriste condescendant qui montre ses diapos. Il n’y a pas que les photos, il y a le ressenti, les émotions qui submergent l’être, les détails anodins en apparence mais qui changent tout. Jadis, nos ancêtres paysans après une journée aux champs se réunissaient autour d’un feu et racontaient des histoires, réelles ou pas, ils racontaient, ils narraient. Le voyage et son récit à posteriori c’est du partage, car c’est bien le partage et l’échange d’idées, de récits qui enrichissent le savoir et l’imaginaire de l’homme.

Bien que ce ne soit pas la première relation de voyage que je lis, c’est bien ces deux notions de savoir et d’imaginaire qui m’ont frappé. Savoir car j’ai appris beaucoup des pays traversés, tableaux typiques et réalistes de ces contrées au XVIIe siècles, de leur histoire, des villes visitées de fond en comble. Imaginaire car étant absent et anachronique il a fallu reconstituer ce que pouvait penser et voir S*** sans les préjugés du XXIe siècle. « Se mettre à la place de ». Travail difficile pour tout historien, travaillant sur le passé. Et là j’ai vu Athènes. Je me suis mis à rêver l’arrivée dans la patrie de Socrate de notre illustre médecin lyonnais et de son comparse, salué par des paysans le long de la route, au milieu des orangers… Presque un tableau de Poussin.

Moi même je vais devoir voyager en Italie. Errer de bibliothèques en bibliothèques à traquer la correspondance de S***, trouver des lettres inédites dans des carteggi poussérieux où des savants oubliés écrivaient d’une manière courtoise et pénétrée. Trouver si Athanase Kircher, remis au goût du jour par le dernier roman de Roblès, Là où les tigres sont chez eux, n’a pas écrit à notre petit antiquaire lyonnais, chercher dans les 22 000 lettres de Magliabechi, bibliothécaire du grand duc de Toscane à la mémoire prodigieuse, farfouiller dans les lettres de Carlo Cesare Malvasia a Bologne. Et en même temps visiter, me former, et je suis impatient de visiter Florence, Bologne, Padoue, Forli, Venise.
J’en jouis d’avance, je m’impatiente. Je veux ressentir le poids de l’histoire, de l’art, de la religion sur mes épaules jusqu’à m’écrouler parterre, devant tant d’oeuvres célèbres, de chef d’oeuvre, de ce que l’humanité a donné de meilleur. Moi aussi, je veux ensuite revenir et partager avec joie à qui le veut toutes ces images, ces idées, ces sensations, les jeux d’ombres et de lumières, la conjonction du passé et du présent, ou plutôt du passé dans le présent.

Je suis curieux, un incorrigible curieux, rien qu’un curieux ; et la thèse et ce fameux M. S*** m’aident à étancher ma soif de savoir, de différences, et de partage.

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Une réflexion sur “Thèse & voyage

  1. Et qui ne serait pas heureux de voyager en Italie? Veinard. Même ta joie devant la découverte me fait baver! Moi aussi, je suis un incorrigible curieux.Je lis très lentement, en en interrompant souvent la lecture, le « Voyage en Orient » de Flaubert. Ai terminé l’Egypte. Attaque le Liban. Très surpris par certaines frasques de notre grand homme, ou plutôt par sa façon de les vivre sans état d’âme aucun.

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