Géographie des sens #2, le cimetière marin de Sète

Je suis revenu hier en fin d’après midi dans notre pluvieuse ville qu’est Myrelingues, mais je suis d’une humeur plutôt joyeuse, et détendu. Ma colocataire l’est moins puisqu’elle s’est engueulée avec son Teuton et que le butoir du concours de l’agrégation approche. Passons donc.

Pendant ce court séjour camarguo-languedocien j’ai eu la chance de retourner en bonne compagnie au cimetière marin de Sète. J’aime la ville de Sète, elle a un côté italien, le linge qui pend dans les ruelles, les gens, l’air iodé d’un port de pêche méditerrannéen tourné vers le large. C’est aussi une ville de culture : Brassens, Vilar, Valery y sont nés, d’autres moins célèbres ont connu leur heure de gloire au siècle dernier : architectes comme Lemaresquier. Tous les noms cités sont inhumés sur le flanc du Mont Saint-Clair, face à la mer au cimetière marin.
La première fois que j’y suis allé c’était en novembre 2002. Il y avait du vent, la mer moutonnait. Il y avait une odeur particulière, celle de l’iode et de plantes aromatiques comme le thym. Etrange. Personne dans les allées, sauf les touristes.
Il existe deux cimetières, celui du haut est de loin le plus agréable, puisqu’il descend en terrasse.

Mieux vaut prendre l’entrée du haut donc, à proximité du musée des arts Paul Valéry, puisque d’emblée la vue sur la mer offre toute son ampleur. Le plus agréable coin du cimetière est à la droite de cette entrée : les allées desservant les terrasses se terminent en cul de sac, et on a une vue abrupte sur la mer et la lagune séparant l’étang de Thau de la mer jusqu’au Cap d’Agde.

Valéry est enterré dans la partie haute du cimetière, dans une tombe discrète et humble, malgré ses origines. Un vers de son poème sur l’endroit y est gravé.

Il est doux de flâner dans les allées, je ne suis pourtant pas adepte du tourisme funéraire. Ici, les tombes ne sont pas morbides, ni macabres mais joyeuses, de pierres blanches éclatantes au soleil. J’aime m’y perdre ; dans le calme, le flot des pensées vient naturellement. Parfois entre les édicules on croise un chat. Des cyprès et des pins agrémentent ça et là l’espace. Au loin, la mer bleue,,un voilier ou un chalutier y passe souvent ; et le chant du vent offre aux oreilles une mélodie harmonieuse.

Par ailleurs très intéressant, à Sète, de comparer la forme des tombes, leur couleur et leur apparence au cimetière matin avec celles du cimetière communal de « derrière », près de la ligne SNCF où est inhumé Georges Brassens, cimetière auquel s’exprime une pompe baroque étonnante dans la forme des tombeaux.

Je ne peux finir que par exhorter tout le monde à aller faire un tour (en basse saison) à Sète, jouir du panorama exceptionnel du sommet du mont Saint Clair et descendre ensuite au cimetière marin célébré Le poème de Valéry, assez long, écrit en 1920. A l’époque, le cimetière devait déja faire effet sur les hommes. Le voici. Pour le plaisir.

Le cimetière marin

Ce toit tranquille, où marchent des colombes,
Entre les pins palpite, entre les tombes ;
Midi le juste y compose de feux
La mer, la mer, toujours recommencée
Ô récompense après une pensée
Qu’un long regard sur le calme des dieux !

Quel pur travail de fins éclairs consume
Maint diamant d’imperceptible écume,
Et quelle paix semble se concevoir !
Quand sur l’abîme un soleil se repose,
Ouvrages purs d’une éternelle cause,
Le Temps scintille et le Songe est savoir.

Stable trésor, temple simple à Minerve,
Masse de calme, et visible réserve,
Eau sourcilleuse, Œil qui gardes en toi
Tant de sommeil sous un voile de flamme,
Ô mon silence !… Édifice dans l’âme,
Mais comble d’or aux mille tuiles, Toit !

Temple du Temps, qu’un seul soupir résume,
À ce point pur je monte et m’accoutume,
Tout entouré de mon regard marin ;
Et comme aux dieux mon offrande suprême,
La scintillation sereine sème
Sur l’altitude un dédain souverain.

Comme le fruit se fond en jouissance,
Comme en délice il change son absence
Dans une bouche où sa forme se meurt,
Je hume ici ma future fumée,
Et le ciel chante à l’âme consumée
Le changement des rives en rumeur.

Beau ciel, vrai ciel, regarde-moi qui change !
Après tant d’orgueil, après tant d’étrange
Oisiveté, mais pleine de pouvoir,
Je m’abandonne à ce brillant espace,
Sur les maisons des morts mon ombre passe
Qui m’apprivoise à son frêle mouvoir.

L’âme exposée aux torches du solstice,
Je te soutiens, admirable justice
De la lumière aux armes sans pitié !
Je te tends pure à ta place première,
Regarde-toi !… Mais rendre la lumière
Suppose d’ombre une morne moitié.

Ô pour moi seul, à moi seul, en moi-même,
Auprès d’un cœur, aux sources du poème,
Entre le vide et l’événement pur,
J’attends l’écho de ma grandeur interne,
Amère, sombre, et sonore citerne,
Sonnant dans l’âme un creux toujours futur !

Sais-tu, fausse captive des feuillages,
Golfe mangeur de ces maigres grillages,
Sur mes yeux clos, secrets éblouissants,
Quel corps me traîne à sa fin paresseuse,
Quel front l’attire à cette terre osseuse ?
Une étincelle y pense à mes absents.

Fermé, sacré, plein d’un feu sans matière,
Fragment terrestre offert à la lumière,
Ce lieu me plaît, dominé de flambeaux,
Composé d’or, de pierre et d’arbres sombres,
Où tant de marbre est tremblant sur tant d’ombres ;
La mer fidèle y dort sur mes tombeaux !

Chienne splendide, écarte l’idolâtre !
Quand solitaire au sourire de pâtre,
Je pais longtemps, moutons mystérieux,
Le blanc troupeau de mes tranquilles tombes,
Éloignes-en les prudentes colombes,
Les songes vains, les anges curieux !

Ici venu, l’avenir est paresse.
L’insecte net gratte la sécheresse ;
Tout est brûlé, défait, reçu dans l’air
À je ne sais quelle sévère essence…
La vie est vaste, étant ivre d’absence,
Et l’amertume est douce, et l’esprit clair.

Les morts cachés sont bien dans cette terre
Qui les réchauffe et sèche leur mystère.
Midi là-haut, Midi sans mouvement
En soi se pense et convient à soi-même…
Tête complète et parfait diadème,
Je suis en toi le secret changement.

Tu n’as que moi pour contenir tes craintes !
Mes repentirs, mes doutes, mes contraintes
Sont le défaut de ton grand diamant…
Mais dans leur nuit toute lourde de marbres,
Un peuple vague aux racines des arbres
A pris déjà ton parti lentement.

Ils ont fondu dans une absence épaisse,
L’argile rouge a bu la blanche espèce,
Le don de vivre a passé dans les fleurs !
Où sont des morts les phrases familières,
L’art personnel, les âmes singulières ?
La larve file où se formaient les pleurs.

Les cris aigus des filles chatouillées,
Les yeux, les dents, les paupières mouillées,
Le sein charmant qui joue avec le feu,
Le sang qui brille aux lèvres qui se rendent,
Les derniers dons, les doigts qui les défendent,
Tout va sous terre et rentre dans le jeu !

Et vous, grande âme, espérez-vous un songe
Qui n’aura plus ces couleurs de mensonge
Qu’aux yeux de chair l’onde et l’or font ici ?
Chanterez-vous quand serez vaporeuse ?
Allez ! Tout fuit ! Ma présence est poreuse,
La sainte impatience meurt aussi !

Maigre immortalité noire et dorée,
Consolatrice affreusement laurée,
Qui de la mort fais un sein maternel,
Le beau mensonge et la pieuse ruse !
Qui ne connaît, et qui ne les refuse,
Ce crâne vide et ce rire éternel !

Pères profonds, têtes inhabitées,
Qui sous le poids de tant de pelletées,
Êtes la terre et confondez nos pas,
Le vrai rongeur, le ver irréfutable
N’est point pour vous qui dormez sous la table,
Il vit de vie, il ne me quitte pas !

Amour, peut-être, ou de moi-même haine ?
Sa dent secrète est de moi si prochaine
Que tous les noms lui peuvent convenir !
Qu’importe ! Il voit, il veut, il songe, il touche !
Ma chair lui plaît, et jusque sur ma couche,
À ce vivant je vis d’appartenir !

Zénon ! Cruel Zénon ! Zénon d’Êlée !
M’as-tu percé de cette flèche ailée
Qui vibre, vole, et qui ne vole pas !
Le son m’enfante et la flèche me tue !
Ah ! le soleil… Quelle ombre de tortue
Pour l’âme, Achille immobile à grands pas !

Non, non !… Debout ! Dans l’ère successive !
Brisez, mon corps, cette forme pensive !
Buvez, mon sein, la naissance du vent !
Une fraîcheur, de la mer exhalée,
Me rend mon âme… Ô puissance salée !
Courons à l’onde en rejaillir vivant.

Oui ! Grande mer de délires douée,
Peau de panthère et chlamyde trouée,
De mille et mille idoles du soleil,
Hydre absolue, ivre de ta chair bleue,
Qui te remords l’étincelante queue
Dans un tumulte au silence pareil,

Le vent se lève !… Il faut tenter de vivre !
L’air immense ouvre et referme mon livre,
La vague en poudre ose jaillir des rocs !
Envolez-vous, pages tout éblouies !
Rompez, vagues ! Rompez d’eaux réjouies
Ce toit tranquille où picoraient des focs !

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