La fuite en Egypte

Dimanche, entre deux indigestions de bugnes, Michel, Sylvain et moi-même nous sommes rendu aux Terreaux pour l’exposition consacrée à Poussin.

Le Musée des Beaux-Arts de Lyon expose La Fuite en Egypte du peintre Nicolas Poussin (1594-1665).
Ce tableau connut une histoire rocambolesque… Il a été réalisé en 1657 pour le marchand soyeux d’origine lyonnaise mains installé à Paris : Jacques Sérisier. A l’époque, de nombreux amateurs de peintures Lyonnais possèdent des toiles de Poussin. Cette date coïncide aussi avec la mort de Jacques Stella, le peintre Lyonnais sur lequel le musée des Beaux-Arts a tenu une exposition. Mais on perdit rapidement la trace du tableau après la mort de Sérisier, et on ne le connut plus que par des gravures.

Après une très longue éclipse, le tableau est réapparu dans une vente aux enchères à Versailles en 1986, présenté par l’expert comme de l’atelier de Nicolas Poussin, et mis à prix 80 000 Francs, il fut acheté par Richard et Robert Pardo, marchands de tableaux anciens à Paris pour 1 600 000 Francs de l’époque. Exposé dans leur galerie, il fut par la suite reconnu comme une œuvre authentique de l’artiste. S’ensuivit un long procès dont l’issue fut défavorable aux Pardo, l’arrêt final ordonnant la restitution du tableau au vendeur, et n’accordant aux frères Pardo aucune compensation, sauf de percevoir la somme versée pour l’achat, la paternité de la découverte leur étant même déniée. Le propriétaire a ensuite souhaité vendre cette œuvre pour plus de 15 millions d’euros. (La bonne affaire hein i?) Le Musée des Beaux Arts de Lyon a alors entrepris de récolter la somme pour l’acquérir, en partie à cause de l’origine lyonnaise de Sérisier. L’oeuvre est classée en 2004 Trésor national, et donc s’est vu délivrer en août 2004 une interdiction de sortie du territoire national de trente mois. La loi prévoit qu’au-delà de cette période, si l’œuvre n’ a pas été acheté par l’Etat, le ministre de la culture devra autoriser son exportation .

En juillet 2007, le Louvre et le Musée des Beaux-Arts ont récolté les fonds nécessaires afin d’acheter le tableau. Il s’agirait de la plus grosse somme jamais rassemblée par le mécénat pour l’achat un tableau, soit environ 17 millions d’euros (1 million fourni par la Mairie de Lyon 250 000 par la Région, 1 million par le Musée du Louvre sur ses fonds propres, en plus de 18 mécènes tels que GDF qui a donné 3 millions d’euros, des entreprises et banques lyonnaises ainsi qu’un donateur privé). L’oeuvre est acquise pour le Louvre et est déposée en février 2008, à Lyon.

Le tableau, le voici :

(les couleurs passent mal sur le web, dommage)
Quelques éléments d’explication sur le tableau tirées de la brochure de l’expo, et de mes observations personnelles en bon historien que je suis (car Poussin recoupe certains thèmes de mon doctorat).

La structure du tableau fut élaborée avec soin, la composition a été longuement réfléchie : Le tableau se regarde de gauche à droite. selon un axe horizontal passant au niveau des mains de Marie. Au dessus de cette ligne, le domaine céleste, représente le divin, au dessous le domaine terrestre, symbolise l’humain. La gauche représente le passé, c’est-à-dire le connu, l’ordonné, le construit. Le groupe avance vers la droite, donc le futur, sombre, incertain, et inconnu. Le groupe lui-même représente le présent. Le tableau est centré sur les mains de Marie tenant Jésus, geste d’amour maternel et de protection. Le groupe semble protégé par l’ange, au sourire rassurant, qui indique la direction du futur, en un geste auguste.
L’arrière-plan contient des éléments d’architecture antique. La culture de l’artiste et de l’honnête homme au XVIIe siècle est empreinte de références antiques, par la littérature greco-romaine et ses vestiges. Si Poussin s’est rendu à Rome, ce n’est pas pour rien. La ville regorge de ruines antiques déja célébrées un siècle auparavant par Joachim du Bellay. Tout homme de culture, tout artiste en France à l’époque voit en Rome un modèle antique à imiter, une sujet d’inspiration. En haut à droite, un aigle terrassant un serpent peut etre vue comme l’allégorie de la victoire du bien sur le mal. Certains spécialistes voient aussi une remiscence d’une monnaie grecque d’Agrigente datant du Ve siècle avant J.-C… L’Antiquité comme inspiration, toujours… Cependant, l’arrière-plan reste secondaire par rapport au groupe, il ne joue qu’une rôle de « caution » historique, une Egypte antique et bien idéalisée, pas crasseuse pour un sou.

Le jeu des regards : Marie regarde vers l’arrière, par peur des poursuivants peut être, Joseph semble questionner l’ange tandis que l’âne avance vers l’obscurité. En arrière-plan, le personnage couché semble regarder avec indifférence le groupe avancer.
Les couleurs : la peinture du XVIIe siècle possède une symbolique et un code de couleurs propres. Par exemple, le Vierge a deux couleurs dominantes : le bleu et/ou le rouge. ici, le bleu est dénigré au profit d’un blanc immaculé, symbole de pureté qui attire immédiatement l’attention. Le drapé du voile et de la tunique de Marie sont exceptionnels, par le rendu des plis. Seule Marie et Jésus sont dans une lumière crue, éclairant totalement leur visage, cette lumière (lumière divine, protégeant le couple par le biais de l’ange ?) contraste avec le reste du tableau. L’arrière plan connait un gradient de luminosité. La scène s’obscurcit de gauche à droite. Le domaine terrestre se manifeste par des couleurs brunes, marron, tandis que le domaine céleste, est d’un bleu ciel entâché cependant de nuages.

Face au tableau on est songeur : quel est le message que veut faire passer Poussin ? Outre l’épisode biblique représenté, peut-être s’agit-il d’une méditation sur l’incertitude du destin de l’homme, tentant vainement de chercher le bonheur, sans jamais l’atteindre, constamment dérangé par le débordement des passions, et des vanités terrestres. On rejoint l’inaccessible « ataraxia » (l’absence de troubles) des philosophes stoïciens, qui, à au XVIIe siècle ont les faveurs de philosophes, comme Descartes, ou d’hommes de foi comme L’abbé de Rancé.

L’exposition se propose aussi de montrer d’autres tableaux de Poussin : pas les grands chefs d’oeuvre comme L’enlèvement des Sabines, La mort de Germanicus, ou Les bergers d’Arcadie, mais des toiles intéressantes évoquant des épisodes bibliques bien que Poussin fut soupçonné d’agnosticisme, et qu’il passa la majeure partie de sa vie à Rome.
Deux toiles me frappèrent particulièrement bien que moins élaborées : la Sainte Françoise romaine, et l’Annonciation, magnifiques tableaux qui frappent l’esprit par leur beauté et leur inspiration.

Il ne faut pas hésiter à se rendre à cet exposition : elle est gratuite pour les demandeurs d’emplois et les étudiants Lyonnais. Pour les autres c’est 6 euro mais le billet donne accès en même temps aux collections permanentes qui regorgent de chefs d’oeuvre ! La visite est donc largement rentabilisiée. Notre ville n’est vraiment pas à plaindre en terme de culture.

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Une réflexion sur “La fuite en Egypte

  1. La première apparition du Christ se fait en général, dans l’Annonciation, par la gauche (annonce de l’ange, ou bébé joufflu porté par la colombe). Pour la dernière, dans le Noli Me Tangere, il s’éloigne sur la droite. Etrange reprise des superstitions antiques, où le déplacement de la gauche (sinistra) vers la droite (dextra) était signe favorable.

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